Les cavaliers de N. Alem

Nous étions ce dimanche comme au pied d’une journée d’août dans le sud de la France. Nadia était partie pour San Francisco vendre ses bons produits. Nos vélos dormaient depuis bientôt quinze jours dans la remise. A Las Ninas, notre ballade américaine prenait une bonne tournure. Nous vivions un véritable baptême agricole : soigner les animaux, couper la viande, sarcler la terre avec les chevaux, traire etc. Pas un seul jour sans une nouvelle leçon, une nouvelle mission.

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Nous avons bu une tasse de café. Puis deux. Dans le four en pisé, nous avions cuit notre pain au feu de bois. Nous chargions nos tranches de montagnes de dulce de leche. Aujourd’hui, nous avions décidé de nous reposer et de nous divertir. Nous avions entendu parler d’une course de chevaux, à l’autre bout de N. Alem. Une course officielle, dans un endroit officieux. Ou l’inverse. D’après nos informations, Jacinto, le voleur de vache, devait y faire courir son étalon. Dans l’air flottait un parfum de mystère intriguant. Tous les ingrédients étaient réunis pour nous mettre l’eau à la bouche. La journée promettait d’être mémorable.

Le champ de course avait été tracé au centre d’un long pré dont la limite se confondait avec les roches fripées de la sierra San Luis. Pour aplanir le terrain, on l’avait labouré et passer à l’émotteuse, mais de grosses aspérité demeuraient. De ce petit détail, tout le monde s’en fichait à vrai dire. Les chevaux, seuls, avec leurs cavaliers, feraient toute la différence. Les lignes de départ et d’arrivée avaient été tracées avec le talon d’une botte. Les chevaux lancés par paire s’abandonnaient à l’effort sur deux cents mètres, une poignée de seconde tout au plus.

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Des familles étaient venues au complet assister aux joutes équestres, peut-être pour parier sur le cheval d’un ami ou d’un parent. Les affreuses Renault 12, les Fiat 1000  et autres Peugeot 504 avaient été garées le long d’un petit corps de ferme. A la fenêtre du bâtiment s’écoulait de la bière glacée, marque Andes, qu’on buvait à grandes goulées sous les hauts peupliers.

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On aperçut bientôt Jacinto, dans ses plus beaux vêtements, comme toujours une cigarette aux lèvres, engluée dans une grappe de parieurs frénétiques. On le sentait tendu à l’extrême. Ses rides s’étaient encore creusées, son expression figée. La pression était à son comble. Ce n’était un secret pour personne : c’était ici sur cette langue de terre nue que se réglaient les rancœurs du village.

Jacinto, sa femme, ses neuf enfants et son frère, le jockey, misèrent avec quelques inconnus 3000 pesos sur leur monture ; une petite fortune, l’argent d’un mois entier de travail. Tous les autres, sans exceptions, parièrent sur la monture rivale.  C’était la course la plus importante de toute la journée, peut-être même de l’année entière, celle que tout le monde attendait. Les cavaliers de N. Alem se lancèrent dans un bref échauffement.

Les visages du clan de Jacinto étaient vierges de toute autre expression que l’angoisse absolue. De l’autre côté,  pareillement, la tension avait atteint un nouveau degré. Les hommes fumaient clope sur clope pour survivre à l’impossible néant qui rongeait leurs entrailles. Le silence, malgré la foule, était devenu le signe d’un paroxysme. L’enjeu était de taille, les attentes énormes, et les chevaux l’avaient ressenti comme une vibration propagée sur toute la campagne : ils refusaient de se mettre en ligne ! Il fallut de longues minutes pour les raisonner, si longues que le drapeau de départ s’abaissa à la surprise générale. Les étalons bondirent comme des diables, les cavaliers se couchèrent sur les encolures. Des hurlements enflammèrent les gorges des parieurs tandis que les sabots barattaient la terre qui montait comme un mur de poussière dans leur sillage. Le spectacle dura quelques secondes.

Quand le cheval de Jacinto passa la ligne d’arrivée avec un corps d’avance sur son poursuivant, il serra les poings de toutes ses forces et les leva au ciel tous muscles tendus. L’adrénaline se déversait comme un velours sur ses traits, la volupté en lui avait tout remplacé. Le bookmaker, sans seulement battre des paupières, l’arracha à sa fièvre et lui tendit ses gains, une belle liasse de gros billets qu’il transformerait bien vite en tabac, en liqueur et en avoine pour son cheval. « Eso ! Eso ! Eso ! Eso » criait un homme édenté, l’un des rares parieurs à avoir suivi Jacinto. Ainsi allait la vie : on pariait, on gagnait, et parfois, on perdait. Ainsi était la vie, le recommencement quotidien des mécanismes du hasard.

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