L’avion de chair

Nous avions passé du très bon temps à N. Alem chez nos amis, au pied de la sierra San Luis. Un peu à contre cœur, nous devions maintenant reprendre notre route vers la Patagonie.

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En quelques jours nous avons atteint Mendoza, sorte de fragment de circuit imprimé échoué parmi les vignobles sous les plus hautes montagnes du continent. Les pans de neige luisaient sous Le ciel en chantier. La nature formait ici un ensemble cohérent, un peu comme l’univers d’un grand peintre : tons empesés de Soulage, formes baroques de Picasso, clair-obscur de Rembrandt. Nous avions retrouvé notre monde de prédilection, la montagne, avec une certaine fraîcheur, et cela décuplait nos forces.

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Restait encore de longues lignes droites de sable et de poussière, toujours cette même Ruta 40 coupée des eaux du Pacifique par l’insurmontable cordillère. Sous les glaciers des Andes, la piste était propice à l’enlisement, interminable, déserte, peuplée de volcans magnifiques, de profonds canyons et de troupeaux épars. Nous n’étions plus qu’à quelques kilomètres d’El Sonseado, kilomètre 3000 de la Ruta 40, dans le département de Malargüe.

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Quelque kilomètres plus haut, dans les montagnes, s’était produit le 13 octobre 1972un accident qui avait boulversé  le monde entier : le crash du vol 571 Fuerza Aérea Uruguaya. Trompé par la tempête, le Fairchild FH-227 était venu s’écraser sur un énorme glacier, 45 personnes à son bord, membres et familles de l’équipe de rugby de Carrasco. L’accident, toutefois, n’était que le début d’une histoire incroyable. Hélas, après plus de dix jours de vaines recherches, l’appareil n’avait pas pu être localisé et un deuil national avait été proclamé. Officiellement, tout le monde était mort. Les rescapés, au nombre de 16, l’apprirent par la radio. De ce jour, ils ne pouvaient plus compter que sur eux-mêmes. La montagne, d’abord prison de glace, peu à peu, s’était muée en mausolée immaculé.

Nous n’aurions jamais rien su de cette extraordinaire épopée sans l’extrême bravoure de Fernando Parrado, âgé de 20 ans, et de Roberto Canessa, 19 ans. Au terme de soixante-douze jours d’isolement, ayant perdus la moitié de leur poids, les deux jeunes hommes parvinrent à retrouver la civilisation. Ils venaient de parcourir soixante-dix kilomètres dans la montagne enneigée, traversant les trois quarts de la cordillère des Andes à pieds et franchissant des sommets de plus de 4.000 mètres sans autre équipement que des chaussures de rugby et des vêtements confectionnés avec des lambeaux de siège du Farichild. Un véritable miracle… Quatre jours après leur sauvetage, dans une conférence de presse surchauffée, les survivants prenaient les devants : «… le jour est arrivé où nous n’avions plus rien à manger, et nous nous sommes dit que si le Christ, pendant la Cène, avait offert son corps et son sang à ses apôtres, il nous montrait le chemin en nous indiquant que nous devions faire de même : prendre son corps et son sang, incarné dans nos amis morts dans l’accident…».

De l’herbe bien grasse : tel était devenu notre fantasme de vagabond. Nous avions faim de forêt, de rivière, de fraîcheur, une irrépressible envie de nous baigner dans la verdure et de délaisser à jamais les poussières farineuses des pistes de l’arrière-pays. La patience payerait, nous le savions. En franchissant le rio Barranca, nous entrions maintenant dans la dernière région du sud de l’Argentine, le dernier cône géographique du continent, le talon de toute l’Amérique, une terre appelée Patagonie, une terre éloignée et exquise, pétrie des meilleures promesses de notre vie.

 

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