Un caillou dans la soupe

A Huaraz venait se détendre la jeunesse israélienne. Et pas seulement. Des hordes de touristes du monde entier se pressaient dans les agences de trekking et la grande rue San Jose, comme les petits restaurants, ne désemplissaient. Il faut dire que le cadre des montagnes enneigées était tout bonnement hallcuinant.

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C’est ici, dans ce Chamonix péruvien, que nous avions donné rendez-vous à Clémentine et Myriam pour poursuive l’aventure avec nous dans la partie haute des Andes, en suivant la ligne de division continentale par laquelle nous gagnerions la Bolivie. Clémentine avait l’expérience de l’Afrique à mes côtés, mais Myriam allait tout découvrir du rythme sur deux roues dans des conditions ardues. Le pari était osé mais les filles remontées, et, après un bon repas de produits du terroir venus directement de France et quelques jours d’acclimatation, nous étions tous les quatre lancés en direction des glaciers du parc Huascaran.

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Au carrefour qui nous faisait quitter le goudron pour la piste, deux hommes s’ingéniaient sous un bus pour Lima bondé de passagers. A  notre vue, l’un d’eux demanda si nous avions du fil de fer. « Non, mais j’ai une clé à molette » répondis-je. Quelques minutes plus tard, le bus reprenait sa route après que ses passagers nous aient chaleureusement remerciés. Nous avions décidé, en guise de mise en jambe, de faire le tour du parc du Huascaran, une boucle de 160 kilomètres dans les montagnes enneigées.

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A 4000 mètres, dès la première nuit, le gel figea nos gourdes et un léger drap de givre recouvrit nos tentes.

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Des pousses vertes bordaient des ruisseaux de galets rouges. Les moraines grisâtres des glaciers d’antan dévalaient des monts vers les creux, laissant pour seule trace du passé des couloirs de roche mâchée. Des pasteurs allaient un bâton à la main, filant parfois une pelote de laine tout en suivant un troupeau, se protégeant des intempéries dans de minuscules cabanes de pierres couvertes d’herbes sèches.

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Tous les éléments semblaient ici représentés, et sous toutes leurs formes : l’eau, liquide et solide, la terre, de toutes les couleurs, le vent, tantôt agréable et glacial au moindre petit nuage, et le feu, capable dans son dernier soupir de noyer de rose la plus noire des pierres. Les mots, ici, ne pouvaient rien ajouter au décor.

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De l’autre côté du col perché à plus de 4800 mètres, fustigés par les brises thermiques nourries par le soleil tropical, nous avons découvert une autre chaîne de montagnes blanches, extrêmement compacte et verticale, la Cordillera Huayhuash, rendue célèbre par La mort suspendue de Joe Simpson. Clémentine en profita pour grimper quelques mètres supplémentaires sur un talus, pour dépasser les 4810 du toit de l’Europe. Nous pouvions entendre certains glaciers vêler. De bonne heure et jusqu’à tard, les petits villages de la vallée étaient plongés dans une obscurité aussi épaisse qu’une bouillie de gaude. Sur les hauteurs, nous profitions du soleil jusqu’aux dernières lueurs.

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Poussés par le vent, nous avons volé jusqu’à Conococha, longeant un beau lac sans rides dont la surface, transformée en miroir sous le ciel azur, reflétait les pics glacés de la Cordillera Blanca. Dans l’après-midi, une famille modeste à qui nous demandions s’il y avait un comedor nous invita à manger : Une soupe de légume et de blé, des grains de maïs cuits à l’eau et une belle assiette de riz et de poulet mariné dans une sauce juste en sel et en épices. Deux femmes de la maison, flétries comme de vieilles pommes, préparaient du dulce de frijoles pour la fête du village qui aurait lieu le lendemain. Sans jamais s’interrompre, avec des cuillières de la dimension de pagaies, elles remuaient sur leur feu de grande quantité de haricots et de sucre dans de belles jarres de terre cuite. Leur chapeau étaient haut de forme, leurs bords larges, tissés avec des herbes, et leurs pieds, toujours à l’air libre, semblaient assez durs pour rassembler les braises sans se blesser.

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Nous nous sommes laissés glisser de 3000 mètres pour passer une rivière vers Canon, le rio Negro, et sommes remontés d’autant, presque, jusqu’à Cajatambo où les festivités du village battaient leur plein.

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On nous convia à manger du porc grillé, de la patate sous toutes ses formes, du maïs, et boire de grands verres de chicha dans le tintamarre des fanfares. Un groupe de grand-mères préparaient dans un coin de grandes marmites de soupe de cochon d’Inde qu’elles servaient, conformément à la tradition, avec un caillou brûlant sorti de la braise dans l’instant. « Pourquoi mettez-vous un caillou brûlant dans la soupe ? » demandai-je à l’une d’elle. « Pour donner du goût » répondit-elle de bonne foi, sans réfléchir.

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On nous fit danser, boire, manger, et connaître l’homme qui offrait la grande fête bacchanale pour tout le village, sans doute pour se faire élire au prochain scrutin: Un certain Théophile Augusto, vêtu d’une veste épaisse bien taillée, chaussé de mocassins aux rebords dentelés et coiffé d’un élégant chapeau de feutre. Théophile connaissait bien l’Europe. Il avait vu Berlin cinq fois, Rome, Paris, Zurich et bien d’autres lieux que son commerce de laine de lama lui avait amené à visiter. « La France est la capitale de la mode, mais ce sont les Suisses les plus élégants » nous avoua-t-il, une bouteille de ron à la main.

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6 réflexions sur “Un caillou dans la soupe

  1. On vous suit assidûment, le récit est un délice et les clichés époustouflant !
    Vive les mollets et cuisses en béton !!
    Gros bisous
    Laure et Aurél

  2. Pingback: Traversee des Ameriques 2013 et 2014 | Paris - Le Cap 2010 - 22 000 Kilomètres d'une aventure solitaire

  3. Sympa ! Prenez votre temps au Pérou, c’est un pays qui recèle un nombre de richesses incroyable… selon moi davantage que les autres !
    Plus vous vous y perdrez, plus vous en apprendrez :)
    Forza !
    Fastfrancky

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