Le col du condor

Lorsque nous avons quitté Cajatambo, on entendit encore résonner, loin dans la montagne, la musique entêtante des fanfares et se propager, jusque dans d’autres vallées, l’écho de leurs explosions. La piste dessinait sur la montagne de parfaits zigzags, pareils à des traits de scie. Nous nous attaquions maintenant à la Crodillera Raura, une longue colonne de sommets poudrés de neige fraîche et dont les roches formaient des crêtes semblables à des nageoires de rascasse.

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Là-haut, à 4950 mètres d’altitude, nous dominions le monde. Notre piste en lacet, en contrebas, ressemblait à des spaghettis. Les pics allaient à perte de vue entre les flocons qui se mettaient à tomber d’un nuage de plomb au-devant du rideau de soleil.

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Nous étions en train de nous équiper pour redescendre dans la prochaine vallée lorsque apparu sous nos yeux un condor de toute beauté, qui se laissa glisser sur l’air vers son refuge de pierre. Son envergure était impressionnante et prolongée par de longues plumes en forme d’ailettes. « Nous avons vu un condor » annonçai-je au village suivant, pensant tenir une excellente nouvelle. Assises dans la rue avec leurs habits traditionnels, les deux femmes à qui je m’adressais se regardèrent étonnées. La plus vive des deux leva les yeux aux ciels, pour voir s’il n’en passait pas un autre à ce moment précis, puis ajouta « ben oui, c’est ici qu’ils vivent, dans la montagne, et il y en a plein !»

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Avec le froid des derniers jours, nous n’avions pas pris le moindre bain et c’est avec bonheur que ce soir-là, crasseux et fatigués par les efforts cumulés, nous avons planté la tente au bord d’une piscine d’eau chaude venue des entrailles de la terre.

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Au-delà de Parquin, comme nous en avions maintenant l’habitude, nous avons fait un bon feu de bouses séchées pour cuisiner notre repas puis jouer quelques parties de belote, ponctués de braiments d’âne, avant de nous laisser foudroyer de sommeil. Il faut dire que nous franchissions des cols à plus de 4500 mètres tous les jours et que nos nuits de douze heures n’étaient pas de trop.

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Le lendemain, dans l’après-midi, on entendit le tonnerre peu après le passage d’un col à 4800 mètres. Au loin, nous pouvions voir une masse de nuages sombres se précipiter dans notre direction, chargée de mauvaises intentions. Nous avions quelques minutes pour réagir, quelques instants pour monter la tente et nous mettre à l’abris.

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Nous venions de planter notre dernière sardine lorsqu’une tempête de neige éclata, soudaine et violente. Le tonnerre continuait de frapper la montagne ci et là. En quelques minutes, un épais manteau recouvrit tout le paysage. Dans ces conditions, il n’y avait rien à faire, rien à vouloir tenter sinon faire chauffer un bon chocolat chaud avec l’eau de fonte et nous laisser bercer par les pas de chat de la neige sur notre toit.

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Le lendemain, il faisait un temps magnifique et nous devions franchir un autre col à 4700 mètres, presque une formalité. De l’autre côté du passage, une myriade de lacs radieux miroitaient sous le franc soleil. La piste, comme toujours, était à nous seuls. Nous allions bon train à travers les montagnes qui toujours se réinventaient, qui toujours semblaient différentes, tantôt glacées, tantôt rocailleuses ou herbeuses et déclinées en mille tonalités par les effets de lumière. Le Pérou, chaque jour, nous étonnait un peu plus.

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Dans l’ascension d’un autre à col à 4900 mètres, nous devions faire la rencontre de Fabian, 26 ans, un Suisse de Zurich qui avait lui aussi décidé de parcourir les montagnes du Pérou à vélo. Il paraissait trop chargé pour passer le col le jour même, et trop incommodé par l’altitude pour se reposer là où rareté de l’air se faisait durement sentir. Il lui fallait soit redescendre du côté où il montait, option la plus sûre, soit impérativement passer le col, option la plus dure qui semblait déjà compromis lorsque nous avons attaqué la descente en face d’un glacier que léchaient les derniers rayons du soleil. Mais, contre toute attente, vers 20 heures, dans la nuit noire, nous avons aperçu un phare tout en haut de la montagne. Cela ne pouvait-être que lui, Fabian! Il venait de braver le col, de nuit. Il avait repéré notre feu de bouses et redescendait vers notre bivouac lentement dans l’air noir et glacé. Quel brave Suisse avons nous pensé tous en cœur. Nous lui avons offert un chocolat chaud qui bouillait sur les flammes, un peu de notre pitance tout en bavardant et sommes allés nous reposer pour ne pas faillir dans le col de Suijo qui nous attendait le lendemain, une ascension à 4700 mètres dans les pierres.

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Au delà, nous sommes redescendus vers Tanta en longeant d’improbables lacs d’altitude, de superbes rivières peuplées de truites et de magnifiques montagnes enneigées, puis vers Vilca par un sentier à flanc de falaise où il nous fallut pousser les vélos et parfois les porter.

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Nous nous étions endurcis et tous ces efforts n’étaient que broutilles en comparaison de l’épopée montagnardes que nous vivions à l’intérieur de notre traversée du continent américain.

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3 réflexions sur “Le col du condor

  1. Salut les pédales, j’espère que vous avez pas trop froid, et que la route est longue. Toute cette expérience m’a l’air tout à fait mystique, peut-être que vous devriez poursuivre un peu + loin après tout ça ! En fait vous nous manquez quand même pas mal donc on vous attends de pieds fermes !

    Soyez forts.

    Djulz

  2. Fantastique, époustouflant, il n’y a pas de mots pour traduire ce que vous vivez et observez tous les jours. Vraiment BRAVO et bon courage, je pense qu’il doit y avoir quelques moments de blues, aussi!

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