Ushuaïa : « Fin del Mundo »

Ushuaïa figurait à 1000 kilomètres sur notre carte. Un broutille, un détail sur un parcours de 30 000 kilomètres. Nous y étions presque. Cela avais de quoi nous rendre joyeux, forts et enthousiastes. Pourtant, j’étais lavé de forces, ma jambe me faisait souffrir et je voulais en finir une bonne fois pour toute.

Je pu encore parcourir une centaines de kilomètres pour sortir d’El Shalten, le vent dans le dos, et rejoindre la fameuse Ruta 40. Pas un kilomètre de plus. Je ne pouvais plus aller, du tout, et la seule pensée de faire un petit pas vers un véhicule pour y monter me donnait des frissons. On tendit le pouce. Un couple de Brésiliens en vacances avec leurs deux enfants nous avança de 200 kilomètres. On nous offrit du chocolat chaud et des alfajores enrobés de chocolat, ces gâteaux mi sec mi déluge de saveurs fabriqués à base de dulce de leche. Si nous avions besoin de quoi que ce soit, d’argent ou de nourriture, il fallait simplement le dire insista le père de famille qui dégageait une assurance agréable.

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Dans les paysages comme dans la musique, ce sont parfois les silences et les espaces vides qui donnent du rythme, de l’émotion et de la beauté, la mélodie d’un voyage. Après des semaines passées à lutter contre les reliefs andins, nous étions heureux de retrouver la pampa. Un lumière rasante irradia d’or la plaine séchée par le vent fort. La terre courrait à l’horizon, et on devinait, en scrutant l’imperceptible lointain, que cette même ambiance d’herbe rase éventée courait jusqu’à la Terre de feu. Si l’homme avait su tirer parti des limites de son territoire en biens des endroits sur terre, il profitait ici de son immensité avec une identique facilité. Au mépris de tout autre chose que leur intérêt, une poignée d’homme s’étaient ainsi partager les plaines de Patagonie.

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On campa devant le jardin d’un ancien motel sous la surveillance d’un homme qui ne souffrait d’aucun de ces artifices comportementaux que peuvent avoir les Argentins des lieux touristiques. Son franc parlé des pampas, rugueux et preste, était aux antipodes des débits maniérés du public d’El Shalten. Avec lui, nous nous sentions bien, sensation qu’augmentait encore en moi la vue de la Peugeot 504 que notre homme avait garé en éventail dans la cour sablonneuse. L’homme nous indiqua un petit paradis, un verger entouré de haies où ou serions protéger du vent.

Le lendemain, on trouva sur les routes isolées quelques véhicules tout-terrain pour progresser jusqu’à Punta Arenas : un criminologue et une avocate de Buenos Aires à qui les lectures de Sartre et Heidegger avaient changé la vie puis deux vendeurs de fenêtre qui s’en retournait chez eux après une visite sur un chantier, traversant des plaine infinie et de brèves forêts penchées par le souffle du Pacifique. Les arbres semblaient lancés dans un mouvement arrêté, penchés mais décidés, en marche vers l’Est comme une armée de fantassins photographiées. En une journée, nous avions parcouru quelques cinq cents kilomètres, et sans le moindre effort. L’automobile, le moteur, quelles inventions miraculeuses! Il suffisait de regarder autour de nous pour en prendre la plaine mesure. A pied, ces espaces nous aurait tuer de désespoir avant la soif et la faim. Car si l’on peut vivre un mois sans s’alimenter, plusieurs jours sans boire, il est impossible de tenir plus de quelques secondes sans espoir, et la pampa n’évoquait rien d’autre que le recommencement perpétuel d’une identique sécheresse pulsé par le vent, d’une monotonie à tout rompre dans l’esprit.

Sur la route bien tracée, des camions chargés de laine fraîchement tondue allaient au pas. Des barrages de policiers en RayBan ; Quelques villages, des lacs et des arbres victimes de l’haleine du temps. Des hommes le long des clôtures, à cheval, vérifiant et travaillant les fils de fer à l’aide de grandes pinces. Des milliers de moutons. Rabots de prairie. Petites boules de poils perdues dans l’incommensurable. Bientôt, des mouettes, des bateaux de pêches et des gros porteurs surchargés, des bras de mer tout en muscle, le détroit de Magellan emmiellé dans les couleurs du soir.

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Un ferry nous transporta vers la Terre de Feu, dans le petit port de pêche de Porvenir. Sur cette partie de l’île, la terre était pelée. Il n’y avait plus un seul arbre à vrai dire. L’endroit n’était qu’une immensité de ciel triste, une exagération géographique. J’étais fichu, au pays de la douleur. Au fond de moi, je me disais « quelle ironie, si près du but, de devoir renoncer au plaisir sublime d’en terminer un long voyage comme on l’a commencé ». Épargner le corps, dans ces moments, coûte tellement à l’esprit. Mais je me disais aussi que tout cela, cette situation absurde, mon infirmité, devait receler un message caché plus estimable que mes états d’âme, une signification plus importante que tout le reste, que le voyage lui-même, une espèce de rappel à ma condition d’Homme, une invitation à célébrer de nouveau l’humilité sans laquelle la vie ne serait qu’une course au vent, le voyage un but sans mouvement. Les coups durs ont du bon si l’on est capable d’apprécier une tonalité positive sur un horizon chargé. Impossible de ne pas repenser à Bouvier :« On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. »

Le gardien d’un chantier nous avança sur la piste tracée en balcon du détroit. La vue était bouchée, les lueurs de prisons. Le vent froid mêlé au pelage des moutons. Des autruches et des renards se perdaient dans l’immensité rouillée, austère, des pêcheurs cassaient la croûte à quelques mètres de leur barque, plongé dans leur ciré salé, le visage honnête et buriné. Une impression étrange de renversement, d’agrandissement. Le monde paraissait un croquis, un horizon de quelques lignes maladroites, un assemblage de traits grossiers dont l’étonnante finesse ne provenait pas tant du paysage lui-même que de l’âme troublée du voyageur, de sa conscience d’être isolé, du son sentiment d’éloignement total, de l’ivresse cérébrale causée par la conscience d’être loin. Et cette conscience, inconsciemment, était assez puissante pour pousser au fantasme et à l’exagération n’importe quel bourlingueur, qu’il soit écrivain ou vaurien ou les deux à la fois.

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Des ouvriers nous déposèrent à 6 kilomètres d’Ushuaïa. Nous étions arrivés. Merde, déjà ? Le vent creusait dans le ciel des ornières frangées de teintes marines, sombres. Des brumes obscures, irradiées d’une lumière fugitive, luttait contre les armées de mouettes. Au loin, on voyait la bourgade ceinturée par un arc de pics, des glaciers prolongés par la mer baveuse. Sur le port, la municipalité avait fait installer un petit panneau de bois brossé : « USHUAIA : FIN DEL MUNDO ». Le pôle sud figurait devant nous, avec ses légendes et les hommes qui vont avec : Amudsen, Dumont d’Urville, Shakleton et tant d’autres. L’antarctique et ses colonies de manchots empereur devaient pointer à 1000 kilomètres de là, tout au plus. Dans la baie, outre les frégates militaires entretenues, gisait l’épave crottée d’un remorqueur à vapeur faisant le bonheur des goélands. L’ancienne cité de bagnards, devenue touristique, la magnifique Ushuaïa, exhalait des parfums de Cape Town. Un cul de sac, le bout du monde, vraiment, le genre d’endroit où le voyageur ne pouvait plus rien faire d’autre que de pleurer sa défunte quête et rebrousser chemin.

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4 réflexions sur “Ushuaïa : « Fin del Mundo »

  1. Baroudeur, même si Puerto Williams est effectivement plus austral qu’Ushuaïa, son triste sort est proche et réside dans un programme de développement touristique de l’état injectant un paquet de pesos et qui aura sûrement la mauvaise idée de vouloir faire comme leur voisin argentin : transformer un bout du monde sauvage en une usine à touriste. Ce n’est pas vraiment du dédain argentin quand le Chili avait jusque là plutôt décidé de développer Punta-Arenas et Puerto Natales. Mais voilà Torres del Paine commence à être un peu trop fréquenté, et il faut envoyer les touristes dans d’autres zones, en particulier sur Dientes de Navarino, le trek le plus austral du monde. ;) Les trésors les mieux gardés, sont les plus beaux.

  2. Alors, Ushuaia n’est surement pas la fin du monde, mais la fin de l’argentine (ce qui pour eux est à peu près la même chose). Plus au sud encore, il y a Puerto Williams, ville la plus australe au monde, avec plus de 2000 habitants, et encore plus bas un autre petit village. http://fr.wikipedia.org/wiki/Puerto_Williams. Mais c’est au Chili.

    Voilà, c’est dit, et cette façon de dire Ushuaia fin de mundo est une manière toute particulière des argentins de signifier à leur voisin chilien leur dédain et souligne une rivalité géographique ancestrale.

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