Les sorbets du Fitz Roy

Avec ma jambe en mousse, il va sans dire que j’appréhendais clandestinement l’incontournable échappée sur les sentiers des sous-bois de Patagonie par lesquels seuls nous pouvions regagner les pampas et percer vers la Terre de Feu.

La question était d’une troublante simplicité: serais-je oui ou non capable de franchir cet ultime chas? Si j’échouais, il nous en coûterait un détour de près de 2000 kilomètres en rebroussant notre chemin vers le nord, et je m’accrochais à l’idée que cela était possible d’éviter pareille aberration. D’après les informations dont nous disposions, il nous faudrait triompher de 25 kilomètres d’un chemin de mule dont la réputation n’était plus à faire. Les voyageurs croisés plus au nord et qui avaient transité par cette voie étaient unanimes : nous devions nous attendre à un obstacle consistant, une journée de marche avec deux cols à franchir au dessus des eaux semées de glaçons flottants, des gros cailloux, de nombreuses rivières à traverser, sans ponts, des zones de toundra spongieuse et des sillons très étroits creusés dans la boue. Nous nous savions peu chargés, et cela me procurait une confiance agréable, mais je peinais terriblement à marcher, comme si ma jambe gauche avait été voûtée et que mon ossature se soit mise à tourner sur elle même à la manière d’un pas de vis. Pour nous prêter main forte en cas de coup dur, nous pouvions toutefois compter sur Kassia et Majic, un couple de Polonais avec qui nous avions roulé quelques jours, ainsi que sur trois Français rencontrés à Villa O’Higgins : Téo, Océane et Nicolas.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Quand la proue du bateau se mit à trancher les eaux froides du lac O’higgins, un ciel ténébreux et indéchiffrable couvait le monde. Entouré de sommets grisâtres, le lac semblait tenaillé par une géographie toute guerrière, faite de pointes, de flèches et de lances. De profondes failles rocheuses, colonisées par les glaces, étaient dominées par de longues arêtes affûtées en sarcloir entrecoupées d’impressionnantes chutes d’eau. L’espace de quelques instants, juchés sur le pont supérieur du bateau pour ne rien manquer du spectacle de la nature brute, on aperçut une aiguille parfaitement rectiligne, terriblement haute, derrière de montreuses orgues de granit gris. Il n’y avait aucun doute, il ne pouvait s’agir que du Fitz Roy, l’un des sommets les plus incroyables de la toute la planète terre. Le temps nous pressait de le contempler du plus près.

Une fois débarqués, le temps maussade qui ne faisait que menacer jusqu’alors passa à l’acte. Une pluie fine se mit à vernir les forêts tandis que de gros nuages se massaient dans les baies. Nous devions d’abord grimper de 400 mètres de dénivelé, atteindre la frontière après le franchissement d’une longue cuvette dans des sous bois escarpés, puis redescendre vers le campement argentins situé au bord du lac del Desierto.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Hélas, créditeurs de bonnes manières dans les premiers jours de notre remise en route, les éléments semblèrent ce jour-là désireux de recouvrer leur créance : il plut sans discontinuer, crescendo, d’abord d’une pluie fine et aérée, puis lourde et dense. Tout autour, le déluge. Nous étions trempés et nagions habillés de puits de boue en profondes rivières. Nous n’avions plus essuyé pareille cataracte depuis Neiba, Colombie.

Lorsque enfin nous avons atteint le lac del Desierto, la visibilité était nulle et nous étions comme des aviateurs dans la vapeur d’altitude. On alla trouver trois douaniers rassemblés dans une pièce bien chauffée où ronflait un bon poil à bois. Hélas, outre le traitement rapide des formalités, les préposés n’avaient aucune bonne nouvelle concernant le climat. La pluie était installée et il ne fallait pas compter sur une accalmie avant plusieurs jours. A côté, dans un refuge aux airs d’Arche de Noé, d’autres voyageurs étaient rassemblés devant un petit feu de branches mouillé. Tous étaient exténués, ruisselants, et espéreraient des timides flamme un rayonnement solaire. Dehors, l’eau continuait de jaillir du ciel avec une ardeur inouïe, faisant le bruit d’une cascade toute-puissante. La situation était inédite, extraordinaire du moins, et l’un des marcheurs de la troupe se décida à quémander aux douaniers un lieu sec pour passer la nuit plutôt que de monter les tentes sous les trombes comme prévu.

Avant la nuit, nous avions cessé d’espérer lorsqu’il y eu un semblant d’accalmie, l’occasion parfaite de monter la tente sur l’herbe grasse de la rive du lac. Habitués à ce climat pourri, à cette atmosphère de fin du monde, des chevaux pâturaient à la lisière d’un bois de cyprès sans même chercher à se mettre à l’abri. Nous étions lavés de toute énergie et nous sommes effondrés de sommeil avec soulagement. Avec un sentiment de triomphe aussi, celui d’avoir dépasser la douleur et d’avoir vaincu les embûches du chemin. Je repensais à Hudson et Kennedy:«Là où il y a une volonté, il y a un chemin.».

Il plut jusqu’aux premières lueurs du jour. Alors, on aperçut dans le lointain des lueurs rougeâtres, rosées, frémissantes, celles de l’astre filtré par l’épaisseur matelassée des brouillard chargées d’humidité. Puis le plafond nuageux gagna de l’altitude et se brisa comme un immense puzzle. Des fils bleues apparurent aux brèches du ciel morcelé. Il n’y avait plus un souffle de vent. Au ralenti, des fantômes de brumes s’allongeaient en fils soyeux sur les forêts des versants abruptes du lac del Desierto. Dans l’alignement des eaux tranquilles, reflété par le formidable miroir liquide serti dans les restants de ce qui devait être une vallée glaciaire retraitée, la silhouette d’une montagne somptueuse s’esquissa, celle du Fitz Roy. Son granit craquelé, dans la prime lumière, semblaient torréfié. Le soleil devint bientôt radieux, la journée magnifique et idéale pour observer l’impressionnante montagne dont la base étouffait sous une épaisse gangue de glace. Dans la plaine lumière, la beauté du Fitz Roy était indescriptible.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Dès notre arrivés à El Chalten, sorte de Courchevel argentin où se massaient les passionnés de grand air et quelques perdus dirigés à la boussole des guides touristiques, il me fallut subir les conséquences des efforts de la veille. Je ne pouvais plus faire un pas devant l’autre sans un solide bâton, en me tordant comme un grand-père arrivé au bout, et le moindre mouvement éveillait en mois de douloureuses sensations. Mais cette immobilité quasi totale imposée par les aléas du voyage tombait à point nommé car nous avions prévu de nous reposer à El Shalten quelques jours avant d’entamer notre denier tronçon d’Amérique et de filer vers le Terre de Feu. J’avais bon espoir de me retaper une santé en quelques jours.

Au-dessus des lotissements de cabanons aux cloisons de contreplaqué collés, à peine achevés, l’apparente éternité des pitons rocheux nous rappelait notre condition de mortels éphémères. Pour des raisons qui échappaient en partie à ses habitants, El Shalten avaient été considérées comme l’une des villes les plus incroyables de notre monde par un célèbre guide de voyage, aux côtés de Milan, Zermatt ou encore Salisbury, et cette nouvelle renommée, qui drainait un public toujours plus large aux pieds d’infranchissables montagnes glacées se payait comptant aux caisses des épiceries bien léchées. Avec moins de trente année d’existence, la ville était dans sa prime jeunesse, une bourgade développée à la hâte pour l’appétit des vacanciers, en hibernation l’hiver et bouillonnante aux mois les plus doux. El Shalten était d’ailleurs une bourgade si récente et si particulière qu’elle faisait preuve d’une bizarrerie unique en son genre, celle de ne posséder aucun cimetière, nous expliqua Florenca qui offrait à camper aux cyclistes de passages et qui deux mois plus tôt avait perdu son conjoint Mario dans un accident de la route…

OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Nous ne dérogions plus à notre principe de base, notre règle d’hygiène vitale sans laquelle nous passerions notre vie à courir derrière d’inaccessibles lendemains : pour nous, l’aventure ne valait bien que pour la manière dont elle nous dévoilait le monde, assez peu finalement pour ce qu’elle montrait, car voir est une chose et vivre cette chose une toute autre. Si nous avions emprunté les sentiers tassés du Perito Moreno et des lieux à voir pour faire bonne figure, notre voyage aurait été une incessante dérive télécommandée, et à El Shalten, nous aurions manqué une rencontre des plus intéressantes avec le petit fils d’un célèbre pionnier Danois, Andreas Madsen, qui émerveillé par la région d’El Shlaten, fut le premier à s’y installer et à y vivre avec sa femme et ses enfants. Au pied du mont Fitz Roy qui le fascinait, Madsen construisit une maisonnette de bois avec le peu d’outils dont ils disposaient. Il cultiva un potager et éleva des moutons, en plus de ses parties de chasse au puma et de ses travaux d’écriture qui firent de lui un auteur célèbre (cf. Relatos nuevos de la Patagonia vieja ). La maisons des Madsen, en 1952, devait servir de camp de base aux alpinistes Français Lionel Terray et Guido Magnone, avec toute leur équipe et leur matériel, avant qu’ils n’atteignent pour la première fois le sommet du Fitz Roy, 3 459 mètres, l’un des pics les plus redoutable au monde. A l’histoire des Madsen se mêlaient d’autres noms moins énigmatiques, comme ceux du géographe Perito Moreno, du naturaliste Charles Darwin ou encore du capitaine du Beagle, le commandant Fitz Roy.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s