Les fjords de Patagonie

Cela faisait plusieurs jours que nous jouions au chat et à la souris avec de gros nuages sombres. Les forêts alentours s’étaient peu à peu transformées, plus touffue et humide, impénétrables, et le relief accentué à l’approche des fjords.

Les nuages nageaient entre les montagnes verdoyantes comme des prédateurs aquatiques, lentement et en se contorsionnant le long des obstacles de la nature, traînant derrière eux de petites vagues de lactescence diluée.

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A Puyuhuapi, une poignée de bateaux de pêche gisaient sur le flanc au bout du fjord. Nous venions de retrouver l’océan Pacifique, l’un de ses bras de mer tenaillée par les roches humides et l’odeur de marée caractéristiques des rivages salés. Il plut si fort à compter de ces retrouvailles qu’on entra sans discuter dans la première auberge venue pour nous réchauffer et passer la nuit. Le lendemain, il y eut une grosse ascension vers d’autres fjords aux abords boueux, des gouttes pointues et du froid caustique, un bivouac agréable au cœur d’une forêt couverte de nuages véloces charriés par le vent dur, et puis, avant le repos, un feu de camps où cuire quelques chapatis et une plâtré de lentilles. Un parfum mélangé de bouillon de poulet et de farine brûlée aiguisa notre appétit dans une unique senteur de cuisine d’affamés. 

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Notre route continua d‘être magnifique, les montagnes immenses sous leurs crêtes aiguës, les vallées en auge couvertes de pâturages conquis sur la forêt primaire, les ciels violents comme des rasades de liqueur pure. Le vent fustigeait les cerisiers aux fruits verts. Tiendraient-ils jusqu’à la foire annuelle de la griotte de Coyahque ? On était en droit de s’en inquiéter dans cette soufflerie démoniaque.

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Plus au sud nous avons revu nos plans à la hausse. Nous avions atteint le magnifique lac Buenos Aires et l’immense Campo de Hielo Sur. Il n’était plus question de quitter les montagnes pour rejoindre la pampa et prendre un bus afin de rattraper notre retard et contourner le terrain ardu des abords de l’Antarctique Chilien. Mon état physique n’avait pas empiré et ce seul argument me gonflait d’audace. Ma marche était toujours très hésitante, certes, mais je me sentais capable de rouler jusqu’à Villa O’higgins, l’ultime bourgade de la Carretera Austral. C’était un pari que je voulais prendre. Et puis, puisque Marion était prête à en partager avec moi les risques et les bénéfices, il n’y avait pas à hésiter. Nous verrions bien.

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Au-delà du 45ème parallèle, les nuits se firent nettement plus courtes et les soirées, quand il ne pleuvait pas, étaient enduites d’une lumière rasante, infiniment légère et douce comme un dessert d’une finesse exquise. De concert, les rivières s’amplifièrent sous les borderies glaciaires, les forêts s’épaissirent, l’humidité et le sentiment d’isolement s’accentuèrent en direction de Puerto Yungay et du fjord Michel, anthracite, qu’on dépassa à l’aide d’un petit transbordeur pour atteindre le dernier segment de piste de tout le Chili. Partout, de l‘eau, du vert. Des Américains retraités qui avaient pris place à bord du ferry s’étaient rassemblés dans la cabine surchauffée, à l’abri des généreuses et incessantes vidanges du ciel. Même le plus humide des climats terrestres, ce jour-là, échoua à éteindre l’incendie qui consumait la grappe d’esprits installée sur ma gauche. Quelle quantité d’argent était-donc nécessaire à l’homme, bon sang, pour qu’il puisse vivre heureux… ? Autant demander à un cuisiner de préparer un plat équilibré en ne lui fournissant qu’un seul ingrédient et dont l’ajustement de la quantité, elle seule, doit présider au résultat. L’âge, pour preuve, n’était donc d’aucun remède à la bêtise. Aveuglés par le conformisme des bonnes manières, le petit monde des gens gâtés s’égarait aux pays des chimères. Une autre conversation, au sujet de l’attachement d’une ménagère à son chien récemment décédé me sauva in extremis de l’impasse dans laquelle nous nous étions déroutés à chercher la recette du bonheur.

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Le ciel s’était encore assombri lorsque le transbordeur heurta la grève à l’autre bout du fjord. Les quelques véhicules disparurent rapidement et nous étions à nouveau seuls dans l’insondable réseau de fjords, de forêts et de glaciers. Nous avons zippés nos vestes imperméables jusqu’aux lèvres et repris notre route lentement sous la pluie fine, longeant de puissantes rivières turquoises, poissonneuses, traçant notre progression dans les grises moraines frangées d’une végétation moussue, toujours plus profondes, encaissées et qui s’enchaînaient comme ces décors impossibles des films de cinéma fantasy. Des condors nous examinaient sans battre des ailes, assis dans le ciel, soutenus par un vent furieux aussi dur que la pierre des gorges alentours.

Nous étions à bout de forces, trempés, frigorifiés et n’avions nul part où planter la tente dans le dédale rocailleux lorsque apparu un vieil homme barbu à la jambe fébrile, énième émissaire de la providence. D’où pouvait-il bien sortir ? La question était légitime dans cet endroit oublié. Quand il me vit claudiquer, l’homme perçu en moi un camarade de souffrance que le devoir appelait à assister, d’autant plus que Marion, beau brin de finesse dans l’épaisse nature, agrémenterait diantrement cette pause que marquait notre venue dans l’absolue solitude de son quotidien. C’était un homme usé à la barbe en couronne, bien blanche, qui répondait au nom de Vincente, un berger solitaire dont le plus le porche voisin vivait à cinquante kilomètres au moins et qui possédait pour seul moyen de transport une paire de vieux godillots. Voyager en Patagonie, c’était aussi cela, découvrir qu’à l’autre bout du monde vivaient des hommes pour qui l’autre bout du monde n’était que le lieu où vivait leur plus proche voisin.

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Vincente nous conduisit à son cabanon de tôles ajourées dont l’aspect extérieur laissait tout deviner de la rusticité intérieure. Au-dessus des tôles vernies par la pluie incessante obliquait un trait de fumée saccadé. On s’installa sur des souches, autour de l’âtre, un baril retourné, connecté à une succession de tuyaux de diamètres différents et on fit sécher nos affaires tout en discutant. Vincente nous offrit des gâteaux de farine légèrement sucrés qu’il avait lui-même cuisiné dans la graisse et qui, sans avoir la prétention d’être bons avaient le mérite d’être comestibles. Puis, d’un œil qui brillait d’une fierté toute humaine, celle d’avoir ce qu’il faut, il nous montra sa réserve de nourriture abritée dans des caisses en bois comme le trésor d’un pirate, ainsi que le souper qu’il s’était préparé dans une marmite cabossée, deux modestes pieds de veaux bouillis dans un jus brunâtre. Deux ustensiles pendaient à un crochet, livrés aux courants d’air, un louche et un couteau.

Vincente, en cette soirée pluvieuse, nous apprit bien des choses sur lui et son monde, accompagné par la pesante litanie des gouttes sur l’oxyde des tôles. Croyez le ou pas, les oiseaux étaient ses fidèles complices qui toujours l’avertissaient des mouvements dans la vallée. Les volatiles l’avait tout naturellement aviser de notre venue, et c’est grâce à eux seuls qu’il s’était dirigé à notre rencontre. Il y eu aussi un bout de discussion sur l’intelligence des saumons que Vincente aimait observer longuement. Eux aussi avaient décidés de vivre à contre-courant et Vincente les admirait, les respectait et n’en pêchait qu’avec extrême parcimonie. On compris qu’il était temps d’aller nous reposer quand Vincente commença à raconter la fuite de Fidel Castro par le sud après une nuit passée dans sa cabane. Sa tête semblait peuplée de souvenirs confus. Dans ses propos, l’intelligence de l’homme passionné de nature se heurtait fiévreusement aux fantasmes de l’individu resté seul trop longtemps.

Le lendemain, après cinquante kilomètres d’une piste fabuleuse taillées dans une nature vierge gonflée de torrents, de rivières et d’immenses cascades alimentées par un horizon de glaciers opalins, nous avons aperçu les pignons paisible de la localité de Villa O’Higgins, l’extrême sud de la Carretera Austral, sa fin. Sous les montagnes couvertes d’épaisses glaces crevassées, les maisons de bois coloré étaient couvertes d’écaille fendues dans du résineux. Les cheminées crachaient dans le ciel lavé. On chargea quelques vivres achetés dans une boutique où les prix avaient été indexés sur l’indice d’éloignement le plus notoire du Chili, puis avons rejoint et longé la grève du lac O’higgins jusqu’au minuscule embarcadère de la compagnie Robinson Crusoe, nom bien trouvé, devant lequel nous avons monté le camp.

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Pour poursuivre vers le grand sud, regagner l’Argentine et atteindre le village d’El Chalten asphyxié par le tourisme exigeant, au pied du fabuleux Fitz Roy planté dans le ciel comme un éclat de verre gigantesque, nous devions maintenant nous affranchir des eaux bleutées de lac O’higgins, atteindre le poste frontière chilien, puis, par un long sentier, les baraquements des préposés Argentins, au bord du lago del Desierto. Il n’y aurait ensuite qu’à embarquer sur un dernier navire, dépasser les eaux del Desierto faisant face au Fitz Roy et rependre notre route normalement vers Ushuaïa.

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