Le « selle » de vie

Avec l’accident, mon sentiment d’invincibilité avait été ébranlé. Durement ébranlé. Amas de chaires talées, conjonctions de tendons et de muscles chiffonnés livraient à mon esprit baroudeur une lutte sans Mercie. Si mes pensées me faisaient vadrouiller aux confins des immensités, jusque dans l’intimité des pampas venteuses du nord d’Ushuaïa, ma jambe blessée me clouait au lit comme un crucifié. Ma volonté, pas plus que mon obstination, restait impuissante à enrayer la fatalité : je ne pouvais plus me déplacer qu’en m’appuyant lourdement sur un caddie de supermarché et le moindre mouvement était le prélude assuré à de repoussantes heures de souffrances convulsives. Selon le médecin du centre de soins publique, un bon repos me remettrait sur pieds promptement, quelques semaines peut-être, avis que partageait la traumatologue d’une clinique privée dont le coûteux diagnostique se voulait bigrement rassurant, une simple déchirure musculaire d’un centimètre à peine, à l’aine. Je n’avais donc qu’à me reposer et tout irait bien. Mon statut de miraculé se réaffirmait plus solidement et nous étions, en recourant au plus puissant des euphémisme, tout simplement « apaisés ».

Marion dégota une cabane tranquille dans le centre-ville de Trevelin, de l’argile pour des cataplasmes, des médicaments, cuisina de bons plats caloriques et fit tout le nécessaire pour adoucir la rudesse des douleurs qui m’empêchaient de trouver le sommeil. Le monde, le mien, très brutalement, s’était rétrécit. Son horizon n’était plus rien d’autre qu’un pli de couverture, son relief un amas de coussins ventrus, sa faune bornée à Samson, un chat soyeux aux griffes acérées qui en sautant partout avait le chic me provoquer. Dans ce monde sans vent, inerte, il n’y avait pas de soleil brûlant mais des ampoules qui diffusaient une lumière blanchâtre et unique. La géographie de la vie fait parfois prendre d’insoupçonnables raccourcis.

On passa un Noël agréable en compagnie de la famille à qui nous louions la cabana, on fit réparer le vélo plié et fissuré et bientôt, encouragé par quelques pas hésitants, très hésitants, j’enfourchai mon cadre en acier Reynolds et remarquai deux choses merveilleuses: Trevelin et ses environs, par leur situation géographique extraordinaire, au pied des Andes, dans le prolongement des pampas, et leur climat sec aux prises avec les humeurs de l’océan voisin, étaient la matrice des couchés de soleil les plus spectaculaires de toute la Patagonie. Les ciels tourmentés par les vents puissants et trucidés par les pointes rocailleuses des sierras œuvraient comme d’immenses mélangeurs de tonalités. Le rose, le carmin, l’orangé, le bleu étouffé sous le gris lavé ou rayonnant dans le blanc émaille, le noir profond frangé de souffre, l’incarnat, tous les extrêmes se côtoyaient dans un incendie de nuances qui transcendaient les sens. La deuxième chose magnifique, plus importante que la première il faut dire, était que je pouvais me tenir sur mon vélo et pédaler un peu, en me déhanchant beaucoup, certes, mais pédaler tout de même.

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Le 31 décembre, sous un le ciel chahuté, après trois semaines passées à ronger notre frein et à dévorer toutes sorte de littérature, nous étions harnachés, armés, prêts à partir comme au premier jour pour un second départ. Reprendre notre route dans les paysages de la Patagonie, recouvrer notre liberté, sentir mon cœur cogner mon ventre et le sang aller et venir dans mes tempes, tout cela me procurait une satisfaction aussi vaste que les Amériques. A la tienda de Los Cipres, à quelques mètres du lieu de l’accident, nous avons acheté tout ce qu’il fallait pour célébrer la nouvelle année. Quelques verstes plus loin, tout près de la frontière chilienne, au bord d’une remarquable rivière bien connue des pêcheurs à la mouche, nous avons dressé la tente, allumé un feu de camp, grillé des morceaux de paleta, bu du vin rouge de la région de Mendoza et nous sommes effondrés de fatigue et de joie mélangées. La vie, mon pays, comme cette nouvelle nuit, était la plus belle des poésies.

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2 réflexions sur “Le « selle » de vie

  1. Donc…on the road again!!
    Je suis vraiment content pour vous deux et j’espère que, depuis cette chronique, vous êtes déjà loin éloigné de l’endroit du sinistre.
    A bientôt les amis.

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