Les fleurs de glace de Copahue

Maintes fois on nous avait répété : « si vous restez de ce côté de la cordillère des Andes, les nuages ne passent pas. C’est très sec ! Si vous voulez la verdure, la forêt, il faut passer côté Chilien ! ».  Notre décision était prise, nous franchirions le prochain col vers le Chili, à Copahue.

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Le long des chemins, les gauchos menaient leurs troupeaux vers les sols généreux. L’un d’eux nous expliqua qu’il avait neigé la nuit dans la sierra. Ses joues flasques tombaient en deux petites cascades de chaire le long de son visage. Elles évoquaient deux pièces de viande tannées par le vent et le soleil de la Patagonie, comme deux côtelettes oubliées sur les braises. Ses yeux étaient engloutis dans la chaire rouge et seules deux minuscules prunelles noires émergeaient péniblement de sa bouille grassouillette.

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Nous avons passé quelques villages Mapuches, modestes, où le cheval semblait au centre de tout : du troupeau, des hommes et de la vie en générale. Puis nous avons poursuivis notre route vers Chos Malal, autre petite ville sur la Ruta 40. Nous n’étions plus très loin de franchir la frontière chilienne, deux jours tout au plus, et nous avions pour projet d’y changer une poignés de devises. On nous indiqua l’un des plus grand commerces de la ville. Au magasin, on m’envoya dans le bureau du patron dont la décoration datait d’une autre époque. Toujours cette impression de formol. De vieux cadres jaunies s’entrechoquaient au-dessus de montagnes de dossiers éventrés. Dans un coin, sous une winchester apparemment hors d’usage, un gros coffre-fort trônait de tout son poids. Le patron, cinquantenaire au moins, ouvrit des yeux de gamin étonné en me voyant débarqué. « Pourquoi veux-tu des pesos chiliens ? » me demanda-t-il poliment. « Par ce que je pars au Chili » répondis-je avec la même courtoisie. Cette réponse semblait lui convenir parfaitement. Il empoigna une calculatrice de la taille d’un ordinateur dont les touches étaient creusées d’usure, tapota un peu et se plongea dans une longue réflexion. Ses rides se marquèrent, ses sourcils broussailleux se resserrèrent comme des mâchoires d’airain sur ses yeux. « Cela fait 50 pour 1 » lâcha-t-il après de longs instants de concentration, les yeux cette fois grands ouverts, « mais le mieux, ce serait de changer des Dollars, ou encore mieux, des Euros… »

Le taux était à la baisse, mais il restait avantageux. « Je peux vous faire 15 pesos pour 1 Euros, et puis on convertit en pesos chilien ». En Argentine, dans une économie en pleine déconfiture, la valeur réelle de l’argent en circulation étaient un casse-tête quotidien pour tout le monde. L’inflation était telle que les prix variaient d’une semaine à l’autre sans préavis et tous ceux qui gagnaient de l’argent, donc, d’une manière ou d’une autre, cherchaient à se protéger en se procurant des devises étrangères. Sur le marché noir, on pouvait ainsi vendre une devise étrangère au double de sa valeur.

Tout bien pesé, nous verrions bien le moment venu et avions décidé de ne rien changer, sagesse qui allait se révéler plus sage encore lorsque, au terme d’une longue ascension sous les fumées soufrées et les glaciers du volcan Copahue, nous devions trouver notre col sous des tonnes de neige dures. Le village de Copahue était désert. On retapait quelques façades en vue de la saison touristique. Les gendarmes de la station, qui patrouillaient en véhicule tout-terrain, nous expliquèrent la situation. Il avait beaucoup neigé cette année et les restants tiendraient encore pour longtemps. La dernière tempête remontait à la veille. L’agent en charge des tampons n’était pas attendu avant la semaine prochaine et le seul col ouvert pour passer au Chili était à 200 kilomètres plus au sud, près de Las Lajas. Non, il n’y avait pas d’alternative, nous devions rebrousser chemin et continuer notre route côté Argentin!

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Une lumière d’or couvrait les montagnes tâchées de grands névés. Les pics de roche et de neige, autour, évoquaient les crocs baveux d’un monstre venu de l’enfer. Une odeur de gaz englobait l’atmosphère. Le volcan Copahue, en pleine activité depuis quelques jours, pulsait un panache poivre et sel tout droit venu de l’immense chaudière de notre terre. Le cadre troublait nos sens. Les paysages étaient surréalistes, dramatiques et inquiétants, magnifiques. Des sources chaudes jaillissaient dans les fossés, de la vapeur sifflait comme des cocottes minutes entre les rochers, des torrents argentés râpaient les glaciers dans un bruit sourd, celui de l’énergie qui s’exprime. Le froid était pinçant et nous avons sorti nos gants. Nous étions à moins de 2000 mètres au-dessus de l’océan mais avions l’impression d’être à très haute altitude. L’équateur était loin, très loin derrière nous.

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Par chance, pour nous consoler et noyer nos désillusions, il y avait en contre bas de Copahue un vieux centre thermal militaire, abandonné depuis des années, avec une immense piscine surchauffée, l’endroit parfait pour bivouaquer.

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