Le four de don Cesar

Après un bref passage par Salta, belle ville d’architecture et de culture dont l’extraordinaire essor tenait à la proximité de Potosi, en Bolivie, nous avons poursuivi notre chemin vers le sud, rythmés par l’invariable syntaxe de notre azimut. La Patagonie, petit à petit, plus qu’une destination devenait une obsession.

En quittant la Bolivie, nous avions dégringolé de près de 3000 mètres d’altitude. La chaleur était devenue éreintante, les orages aussi courtois qu’un canon de fusil. Par la quebrada de las Conchas, une succession de concrétions rocheuses monumentales faite de horsts, d’orgues de pierre rosis par l’oxyde de fer, de formations creuses et théâtrales propices à l’habitat des petits perroquets, nous avons atteint l’écrin de verdure de Cafayate et ses langues de beaux vignobles étirée comme un onguent sur les ténèbres de rocailles cuites.  Sur la place, la statue de bronze d’un ouvrier viticole résumait d’un geste pétrifié le mouvement de la ville depuis plusieurs siècles. Au détour d’une rue, on ressentait les arômes de fruits fermentés et de chêne trempé, cette odeur de chais, caractéristique, dont l’alchimie restait un secret bien gardé. Peu nombreux en cette saison, les touristes limaient les bancs de la grande place ombragée ou harcelaient les boutiquiers pour de l’eau glacée.  D’autres s’en revenaient une bouteille sous le bras d’une dégustation de chez Erchart ou d’ailleurs. A Cafayate, les bodegas ne manquaient pas.

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Qu’on se le dise : Cafayate n’était qu’un mirage. Plus au sud, les vignes avaient disparu. Le désert s’était soudain durcit. Au lever du soleil, la chaleur brouillait la lumière d’un filtre étrange tirant sur le gris, ou plutôt la cire. L’horizon se répandait comme un fluide sous les flammes de l’astre. Le vent chauffé à blanc s’employait à brûler les moindres pousses. Il n’en restait qu’une poignée, téméraires, dernières combattantes d’une armée décimée. La poussière volait dans le ciel comme une chape de cendre, celle de la terre brûlée par le soleil démoniaque. C’était le début de l’été. Entre les villages couraient maintenant des distances gigantesques. D’un seul coup d’un seul, nous avions pénétré l’enfer. En atteignant la Puerta puis la jonction de la nationale 38 communicant avec le Brésil, près de Bazan, nous avions l’impression que la chaleur s’était encore accrue.

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Bazan n’était qu’une promesse non tenue, sans eau ni âmes. Par chance, au carrefour de l’axe 38 se dressait une bicoque de tôle rongée et de bois vermoulu, appuyée de tout son corps sur la carcasse rouillée d’un vieux bus. C’est ici que vivaient Don César et son fils qui vendaient aux routiers toute sorte de produits du terroir et de fruits de saison : des olives, de la gelée de coing, des pêches en sirop, des oignons confits, des vins ou encore le péché mignon des argentins, du dulce de leche. Quand Don Cesar nous vit arriver sous la chaleur accablante, il nous proposa sans attendre un bon verre d’eau fraîche. Puis il plongea son bras jusqu’au coude dans une grande jarre de saumure où restaient quelques olives vertes qu’on picora directement dans sa main. Du haut de ses 72 ans, Don Cesar était un homme séché par le tabac comme les herbes par le climat. Sa peau semblait un parchemin maintes fois corrigé, son visage un mélange de lignes saillantes qui ne dénotaient aucunement avec ses rides creusées au fond desquelles jaillissaient son regard électriques. Ses cheveux étaient raides, courts, pareils à ceux d’une figurine articulée. Sa démarche chaloupée tenait sur des espadrilles tandis que sa chemise, ouverte à mi ventre, s’ouvrait comme une faille sur son torse de poils gris.

« Vous êtes riche vous ? » demanda-t-il, après notre première gorgée. Il y eut un flottement, le temps que Marion et moi nous regardions pour nous mettre d’accord sur l’interprétation de cette question. Tout en tirant une clope de sa poche, le vieux enchaîna sans attendre : « ben oui, vous avez  l’air riche ! Vous avez la santé et la liberté on dirait ! »

Ainsi commença une longue discussion qui allait balayer les sujets les plus divers de la vie en générale aux réalités de l’existence dans ses troublantes exceptions. Don Cesar avait écoulé 1500 caisses d’oranges cette années. Les dernières qu’il lui restait patientaient devant nous au fond d’un cageot, desséchées comme le désert autour. « Mais ce n’est plus comme avant. Les gens n’ont plus d’argent, plus de liquide, ils vivent à crédit en esclaves de leurs cartes de crédit. Moi-même, je n’ai jamais été aussi pauvre de toute ma vie. Notre économie est complètement malade. Au marché, une pastèque vaut 100 pesos, c’est l’argent que je gagne en une journée de travail ! Une pastèque 100 pesos! » « 100 pesos ! 100 pesos !» répétait-il comme un mantra. Don Cesar ne se plaignait pas, ça non, mais il parlait sans détour. En fait, il avait tout compris : quelques chose ne tournait pas rond dans son pays.

« Vous avez bien fait de passer ici à la saison fraîche…» continua Don Cesar qui sans transition voulait aborder à un sujet moins fâcheux. « En été, il fait 60 degrés ici! Hier, près d’Aimogasta, les journaux ont annoncé la plus haute température relevée sur toute la planète. Regardez, vous voyez ces buissons là-bas, avec les épines ? Si vous revenez en été, ils seront noirs, complètement calcinés !» Nous commencions seulement à comprendre où nous mettions les pieds. « Mais au sud, là où vous allez, près de Mendoza, c’est l’inverse, il peut faire très froid. La nuit, la température descend même sous les 30 degrés ! »

Si Don Cesar avait perdu quelque espoir quant à l’économie de l’Argentine, cela ne lui avait pas pour autant coupé l’appétit. Il fila nous cuire deux bouts de morcilla (boudin noir) qu’il nous tendit sur une tranche de pain avec du soda froid. Nous pouvions reprendre notre route vers La Rioja.

En découvrant la plaine de La  Rioja, gigantesque, c’est à un océan d’épines que nous faisions face. Tout était semblable dans toutes les directions, parfaitement plat jusqu’à la ligne d’horizon courbée par le jeu de l’immensité. « Soyez prudents !» nous lança un père au cul se son vieux camion. Nous venions de lui acheter trois beaux melons bien sucrés avant qu’il ne s’empresse de nous en offrir trois autres.

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Il était 19 heures et le soleil piquait encore la peau. Plus loin, de belles plantations d’oliviers nous attendaient. Nous avons passé une clôture sans nous faire remarquer. Sous les arbres aux troncs torturés, nous entendions le sifflement léger d’un système d’irrigation et pouvions ressentir une exquise tiédeur. Banco ! Nous allions pouvoir nous rafraichir, le luxe ultime après la lente cuisson de nos corps. Tous ces efforts n’étaient pas vains. Nous le savions, dans quelques jours, nous aurions atteint la région de San Luis, puis le petit village de N. Alem au pied de la sierra San Luis où  depuis l’Alaska nous avions prévu de rendre visite à de vieilles connaissances…

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