Argentine : un air de brocante

Le paysage croûté quitta son vernis monochrome sitôt que le soleil chatouilla les pics alentours. Le spectacle commençait, comme chaque matin, celui de la lumière sur les ombres. Uyuni pointait à 80 kilomètres au nord, Tupiza, près de 150 en direction du sud. Nous avions déniché un coin parfait pour bivouaquer, avec une vue imprenable, et nous savourerions les lueurs chaleureuses du crépuscule avec autant de délectation que notre café en poudre bien sucré.

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La piste montait en sinuant sur le dos arrondi de belles montagnes pelée avant de plonger brutalement dans le ventre de ravins assoiffées. Des baraquements de mines, abandonnés, se laissaient dépecer par le vent. A 4200 mètres sous les frontons de roche rouge, on aperçut bientôt une vallée verdoyante, avec des pâturages et de grands arbres aux futaies généreuses, scindés par les contours d’une rivière importante. Pas des cactus empoussiérés, des buissons d’épines non plus. Des arbres, des vrais, avec de belles feuilles rondes, pareils à des feux d’artifice de chlorophylle, de véritables monuments de force et de vitalité qui brandissaient vers le ciel toute l’énergie de la terre. Ce soir-là, tard dans la nuit, la lune sema sa lumière sur toute la campagne.

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Nous avons passé la frontière à Villazon, un peu plus au sud, là où la célèbre nationale 40 prenait sa source pour aller se déverser tout au sud, près du Cap Horn. Un panneau indiquait froidement : Ushuaia 5132 KMS. Une belle satisfaction nous traversa le corps. Mais nous n’étions pas dupes. L’étonnante proximité de notre objectif, à l’inverse, ne faisait que souligner son éloignement. Nous avions notre carte sous les yeux et pour la première fois, d’un regard, d’un seul tenant, nous pouvions toiser le cône sud du continent. Non, vraiment, il n’était pas question de nous sentir arrivés.

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Sitôt passé la frontière, l’Argentine sonnait d’un éclat différent de la Bolivie. Bien sûr, le continuum culturel andin s’estomperait lentement, mais il y avait un changement, palpable, qu’il nous faudrait des semaines, peut-être, pour interpréter. L’empreinte de l’Europe semblait apposée sur ses façades et son parc automobile à cheval entre les époques, un paradis de veille tôle cabossée et de moteurs assoiffées. Les Peugeot 504, indestructibles, se mélangeaient aux silhouettes pitoyables des Renault 12 et des soucoupes volantes Ford Falcon. De vieux pickups Chevrolet à la gueule défoncée raclaient leurs mâchoires sous les pires fumées. Mais cela, en tous cas, ne semblaient pas déranger les Toyota électriques et les berlines derniers cris. Les différences étaient criantes, certes, mais pour la premières fois depuis très longtemps, tout le monde, dans ce pays, semblait posséder une voiture.

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Les « despensa » évoquaient maintenant des cloîtres figées dans le temps. On y vendait de la viande réfrigérée dans des consoles cinquantenaires, du fromage affiné, du jambon, du salami, de la rosette, le tout tranché à l’aide de grosses machines en inox aux lames fatiguées. Les comptoirs étaient patinés, les nappes à carreaux. Les murs avaient des textures de papier mouillé. A Paris ou à Londres, un tel décor aurait cherché à triturer les sens, la temporalité, pour augmenter les prix. Ici, ce n’était pas un décor mais un aveu, l’expression étonnante d’un tableau qui expliquait que le pays baignait dans un formole depuis des années. L’argentine donnait donc l’impression, aux premiers abords, d’un pays immobile, d’une brocante à ciel ouvert.

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2 réflexions sur “Argentine : un air de brocante

  1. Belle perception de la triste réalité argentine, joliment mise en mots! merci et bon courage pour la 40…

    « Les comptoirs étaient patinés, les nappes à carreaux. Les murs avaient des textures de papier mouillé. A Paris ou à Londres, un tel décor aurait cherché à triturer les sens, la temporalité, pour augmenter les prix. Ici, ce n’était pas un décor mais un aveu, ….. »

    @P JEAN: les goûts et les couleurs, …. :)

  2. utilise un peu le présent dans tes récis …cela fera plus simple et donnera des textes un peu moins lourd à lire …C’e n’est qu’un avis …

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