Le salar de la peur

A Sajama, nous avons été accueillis par dona Sofia, tenante de l’auberge de la place du village, à deux pas du petit clocher de pierres entourés de montagnes blanches, les plus hautes de toute la Bolivie.Tout autour n’était que vastitude, silence, nature. Dona Sofia était une forte dame étrangère à la nonchalance. Lorsqu’on lui demanda, après qu’elle nous ait servit une bonne soupe à base de patate, s’il restait des pumas dans la région, d’abord elle s’étonna de notre question avant de fustiger l’animal qui arrachait à la vie de nombreuses têtes d’alpaga chaque nuit. Nous avions ouvert une brèche, et Dona Sofia nous révéla tout d’où vivait le fameux prédateur, quand elle l’avait vu pour la dernière fois et comment elle protégeait son troupeau. En somme, toute la misère que causait le félin aux éleveurs du coin.

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Les carabineros du poste frontière chilien se ventèrent de gagner plus de trois mille dollars par mois. Dans la guérite d’en face, les agents Boliviens se contentaient d’une bouchée de pain. Le monde était injuste, et la justice un monde, mais qu’importait ? Là où nous avions décidé de passer, loin de l’interminable file de camions qui attendaient de filtrer de part et d’autre des barrières, il n’y aurait nulle part où dépenser un centime, que les oscillations mélodieuses du vent entre les volcans, la nature vigoureuse, avec ses flamands roses, ses vigognes et ses sources d’eau chaude au pied d’imposants massifs montagneux. Nous avons chargé nos vélos de semoule de blé, de purée de tomate, de biscuits et de toffees.

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Rapidement, nous avons atteint une source d’eau chaude si chaude qu’il était impossible de s’y tremper, puis un premier plan de sel. La géographie des lieux nous imposa de couper la frontière plusieurs fois. Pas un képi à l’horizon. Seuls quelques petits écriteaux métalliques, trésors de brocante, annonçaient nos entrées et sortie des territoires du Chili et de Bolivie. Il nous fallut dompter de longues lignes droite de tôle ondulée battues par le vent, traverser des villages abandonnés où les portes éventrées laissaient apercevoir le minimalisme des temps révolus, nous battre contre nous-mêmes pour arracher des kilomètres à la carte.

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Après avoir monté la tente sur le salar la première nuit, pour la seconde nous avions décidé de l’installer à côté d’une source d’eau chaude, dans un enclos à bétail, juste à côté d’un chemin où ne passaient pas plus d’une poignée de véhicules tout terrain le jour. La nuit, en revanche, l’activité y battait son plein. Les camions triple-ponts, chargés à se rompre, brassaient la poussière des dernières aux premières lueurs du jour. Que pouvaient bien transporter tous ces bahuts, de nuit, dans une région montagneuse éloignée de tout poste de contrôle ? Telle était la question qui hantait nos esprits lorsque nous avons cédé à la fatigue, bercés par les grognements des moteurs et les grincements des châssis.

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Le lendemain, par une piste sablonneuse coincée entre de beaux canyons où paissaient des troupeaux d’alpagas, nous avons atteint Colchane, puis le salar de Coipasa et enfin, plus connu et plus immense encore, celui d’Uyuni que nous attendions avec impatience. Le salar, aussi vaste et fourbe qu’une mer, imposait l’usage du langage maritime pour s’y orienter. Nous allions atteindre la côte, puis suivre la direction des îles du centre, camper dans une crique et naviguer ainsi vers l’est sur près de deux-cents kilomètres.

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Notre plan était bien établi, infaillible. Toutefois, à peine avions nous entamé notre traversée qu’une vague orageuse se précipita sur nous. L’eau se mit à jaillir des nuages ténébreux et à inonder le sel, le tonnerre à cogner. Des jets électriques effrayants fracturaient le ciel de plomb. Dans ce monde sans limite, il n’y avait nulle part où nous réfugier. Nous étions comme des montagnes prises au piège de l’immensité platem sans autre choix que d’abandonner nos montures ferreuses et nous allonger sur le ventre à bonne distance en attendant que les cieux cessent d’épancher leur bile.

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Lorsque les orages se dissipèrent, que les nuages d’acier courbés par le vent s’évaporèrent, nous avions le sentiment d’une victoire. Le salar s’était mu en miroir. Le ciel gris bleu se reflétait intensément dans la pellicule d’eau appliquée par l’orage. La beauté du salar se révélait peu à peu sur l’horizon blanc coupés de montagnes enneigées.

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Le lendemain, une étrange coïncidence nous fit retrouver Anie et Marius, un couple d’Hollandais que nous avions rencontré en Alaska, ainsi que Rob que nous connaissions du Montana. Plus tard, à l’occasion du marathon du salar qui se tenait le jour même, nous allions retrouver une autre personne de notre connaissance, Cristian, qui nous convia au banquet de la course. En plein désert, nous faisions d’improbables rencontres, on nous offrait de la bonne nourriture à base de fruit secs, de raisin, de la glace de quinoa même, et des boissons autant que nos gorge en pouvait déglutir. Nous étions couverts de sel lorsque nous sommes entrés dans la ville d’Uyuni, poussés par un puissant vent d’ouest venu du Chili.

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5 réflexions sur “Le salar de la peur

  1. Même en étant moi même jurassien, j’ai découvert Virgile sur France 5… Comme quoi la télé peut avoir du bon!
    J’ai usé mes pneus de vélo il y a quelques années sur les chemins que vous parcourez à présent. Je me régale à présent en vous lisant.
    La Patagonie à vélo est une épreuve mais le parc Torres del Pane saura récompenser vos efforts.
    Bon chemin.

  2. Chers deux,
    Je viens de me (re)inscrire pour avoir de vos nouvelles. Mon adresse mail a été hacked et je pense que cela m’a dé-inscrit de votre site?
    Encore un article de qualité, pas difficile quand vous (seulement) relatez de votre aventures! excellent!
    Suis presque au bout de mon voyage Amérique Centrale…15 décembre volveré a mi casa pour Navidad…famille oblige.
    Je vous embrasse fort.

    Marc

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