Titicaca, Krishna et Che Guevara

Récemment goudronnée, la route s’élevait sur de petites buttes avant de chuter dans de longues criques radieuses où de petites barques peintes en rouge et bleu, avec des liserés blancs, restaient immobiles dans les herbes lacustres couleur d’or. Lamas et moutons chipaient ce qu’ils pouvaient de cette grasse pitance sans se mouiller les ongles, tendant leur cou au-dessus du rivage. A Tilali, nous avions atteint les confins du Pérou, la frontière. Les policiers et les préposés de toute nature y buvaient de la bière en terrasse, jouant parfois de la guitare et chantant pour célébrer le surmenage qu’ils tenaient écarté de leur quotidien. Les tiendas avec pignon sur rue écoulaient du kérosène en toute impunité, un produit hautement prohibé dans le cadre de la lutte contre la production de cocaïne.

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Le policier qui avait quitté sa guitare tamponna nos passeports tandis que deux de ses collègues, occupés à laver de grandes marmites, nous indiquèrent un cabanon abandonné où nous pourrions passer la nuit. Le jour déclinait déjà. Le soleil peignait sur les eaux du grand lac Titicaca des tapis de safran. Le lendemain, après une courte nuit, nous avons atteint atteindre Puerto Acosta, le poste frontière bolivien. « Vous êtes mécanicien ? » demanda l’agent du bureau d’immigration à qui la couleur de mes mains n’avait pas échappée.

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Toujours en longeant le grand lac, nous avons rallié Escoma où les bus faisaient halte devant les stands de riz aux lentilles tenus par des grand-mères. Les chiens, en embuscades, guettaient la moindre miette tombée à terre. Nous avons testé une nouvelle marque de soda noir et avons pédalé vers Ancorima où, dressée vers l’est, nous avons découvert la magnifique Cordillera Munecas, rehaussée au second plan par l’époustouflante splendeur de la Cordillera Real et ses sommets d’ivoire culminant à plus de 6500 mètres. On monta la tente sur les coteaux fraîchement bêchés du lac. Une lumière de rouille se répandait lentement sur les roseaux. On vit passer un bateau à voile, au loin sur les eaux lisses. Le vent se mit à souffler en bourrasque. Dans son état de fatigue avancé, nous n’avions plus qu’à prier que notre abri lui tienne tête.

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Nous retenions notre souffle au moment d’entrer dans La Paz. Un avion de ligne rasa les immeubles de briques rougeâtres d’El Alto. Soudain, nous avons aperçu une grande statue du Che fabriquée en ferraille recyclée. Qu’il était fier sous son béret de prolétaire ! Juste derrière l’homme mort au pays, l’immense ville se déploya sous nos yeux, répandue à la croisée de plusieurs montagnes, dressée à la verticale autant qu’étirée à l’horizontale, emmurée dans de hautes montagnes saillantes et leurs larges glaciers. Le centre-ville semblait avoir été ancré au fond d’une profonde marmite. En contrebas des pentes abruptes couvertes d’habitations et de routes en lacets, il paraissait lointain et muet. La Paz semblait une hallucination, un monstre urbain surréaliste et sans commune mesure avec le vrai monde, une folie dont seule l’adaptation anarchique aux circonstances diverses et variées de l’Histoire avait présidé. La ville était en effervescence : on venait d’inaugurer trois lignes de téléphériques pour connecter les quartiers isolés entre eux. Des escaliers courraient de haut en bas vers le barrio San Francisco, jusqu’à la grande église où pendaient les tripes du Christ sous ses traits de torture. Dans la rue où la foule avançait comme un fluide, on vendait des pains natures à la française, des empanadas au fromage, des sucreries chocolatées ou à la noix de coco, des beignets de patate ou encore de la camelote bon marché venue d’ateliers improbables. De vieux bus Dodge ridés, épaulés par une fourmilière de camionnettes nippones, charriaient le monde de quartier en quartier dans la mélasse compactée des artères de la cité. Sous les bâches labyrinthique des diverses marchés de la ville s’écoulaient des outils de fer forgé, des vélos indiens sous leurs plastiques d’usine, des fraises par tonnes, des noix de toutes sortes et de tous pays, des poissons de mer de tous les calibres et de tant de produits que nous n’avions pas touchés depuis si longtemps.

LA PAZ

A peine étions nous arrivés à La Paz que nous faisions la connaissance de Sebastian, Argentin, et de Omar, Chilien, tous deux musiciens et bohémiens dont la route faisait la fortune. Par le plus grand hasard de cette rencontre, nous étions conviés le soir même à une cérémonie en l’honneur de Krishna, au dernier étage d’un bâtiment du centre. Il y aurait de la bonne nourriture à discrétion nous avait-on précisé, sans doute pour nous convaincre de passer. L’endroit était bondé de fidèles accoutrés de sari, qui chantaient et criaient pied-nus devant un autel de divinités dont le nom, autant que le sens, nous restaient étrangers. On nous toucha le front avec une rose, puis, pour nous purifier, on nous donna à manger dans la main tandis que nous formions un anneau avec le pouce et l’index. Le gourou de l’assemblée, un Allemand dont les lunettes carrées semblaient avoir été empruntées au Dalaï-lama se fit attendre au-delà de notre patience. Toutefois, son portrait placardé sur tous les murs nous donna l’impression de l’avoir rencontré.

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De Krishna nous n’avions cure. Nous devions préparer l’avenir, et l’avenir pour nous n’était rien de moins que notre chemin vers l’Argentine. Rien ne comptait plus désormais que les pistes poussiéreuses à parcourir et l’espace à dévorer. Nous devions avancer lorsqu’apparut Fabian, le brave Suisse avec qui nous avions progressé dans la partie haute des Andes, avec Clémentine et Myriam. Une toute petite crème glacée contre une si grande peine, voilà la morale qui me venait à l’esprit quand je l’accompagnai aux urgences de La Paz après plusieurs jours d’une dysenterie qui lui avait changé le moral autant que la couleur de peau. Le médecin lui fit tirer la langue après lui avoir posé quelques questions dans un langage médical que la seule empreinte latine rendait parfaitement transparent. A côté, un père gémissait. Sa péritonite lui arrachait des larmes de douleur tandis que la famille, rassemblée autour du lit comme autour d’un cercueil implorait le médecin de faire des miracles. Avec une bonne intraveineuse, Fabian reprit pieds en deux jours à peine. Le virus avait passé son chemin vers d’autres malchanceux. Nous avons mâché quelques feuilles de coca, avons dormit profondément et le lendemain nous avons repris la route de Sajama avec Lorenzo et Alicia, deux amis français venus passer un peu de bon temps dans la région.

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