Un épicier dans la pampa

Dans le centre d’Espinar ruisselait des filets continus de tricycles indiens fabriqués au Brésil. Les passants, sans doute attirés par l’odeur de viande grillée des pollerias voisines, abondaient eux aussi dans les artères à la nuit tombée.

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Nous avons poursuivi notre progression en direction du bourg d’Hector Tejada, qui avait été rebaptisé Pallapata, accessible par une longue piste  de tôle ondulée et de délicieux sentiers bien tassés ciselés dans la végétation sèche de l’immense pampa. Une fois encore, les enfants avaient confectionné des cerfs-volants, faisant de belles ruades dans le vent qui amenait la pluie à grands pas. Le bourg était réputé pour son commerce de laine, de viande, et son marché installé tout le long de la rue principale. On nous accueilli en nous serrant la main et en nous offrant de quoi nous désaltérer. Les commerçants, sans le dire de la bouche, disaient du regard tout l’étonnement qu’ils éprouvaient à nous voir passer dans leur village isolé. De petits éleveurs étaient venus vendre leurs peaux de mouton et d’alpaga qui s’entassaient par montagnes à l’angle des pâtés de maison, marchandise que les grossistes s’empressaient de saler avant d’envoyer vers Lima, les usines de transformations, puis l’Europe. « Ces peaux partiront en Allemagne » expliqua fièrement un acheteur dont le camion semblait à peine assez gros pour contenir ses bonnes affaires de la matinée. « Les peaux d’animaux morts valent moins que celles d’animaux tondus » expliqua une autre personne qui allaitait au biberon un mouton de quelques jours. Les gens allaient ici avec leurs petits moutons comme nous autres avec chiens et chats, et l’on voyait les mines s’attendrirent sur chaque petite boule de poils comme s’il agissait d’un animal de compagnie. Les grossistes, aussi, pour arrondir leurs profits, vendaient aux indigènes des fœtus d’animaux mort-nés, séchés au soleil, qu’ils offriraient à la pacha Mama.  Des fœtus de mouton, de la graisse de mule, des patates de toutes les couleurs, de la viande, des céréales, tout s’écoulait ici sans répit.

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L’orage, cette fois-ci, nous cueillit sur la route de Llalli, peu avant le lac de Matarcocha, où l’épicier d’un village nous sauva la mise in-extremis. La tempête redoubla d’intensité au moment même où nous passions son pas de porte. Il sorti observer le lointain à l’angle de son magasin. Son verdict était optimiste. Dans une heure, le vent aurait chassé l’orage et le beau tems reviendrait pour longtemps. Le froid s’accentua soudainement et La neige se mit à tomber. L’épicier alla de nouveau au coin de sa boutique, là où la vue dégagée lui permettait de lire dans l’horizon. Son optimisme l’avait soudain quitté et il mit son bonnet au moment d’annoncer la neige et la pluie pour toute la nuit.

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Par chance, l’épicier possédait au fond de son arrière-cour une chambrette avec une banquette rudimentaire assez large pour deux. Nous pourrions nous y reposer jusqu’au lendemain, parmi les costumes de laine de mouton, les vieux godillots et sa collection de chapeau. Une poignée de watts émanait d’une petite ampoule pendue à son fil, qui révélait l’éclectisme de la décoration: un poster de Conan el Barbaro, une double page d’une gazette péruvienne consacrée aux coutures d’une certaine Caterina, des affiches de foires agricoles ainsi que des licols pour bêtes de somme et un clairon à embouchure métallique.

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Le lendemain matin, au moment de reprendre notre route, les sommets alentours semblaient des pointes de tarte meringuée. Tout était blanc sous le vernis d’hiver. Des cônes de vapeurs s’échappaient des gorges des motards venus mettre quelques litres de carburant chez notre ami épicier.

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Pour nous donner du courage, on acheta à la foire du prochain village une livre de viande d’alpaga qu’un aimable boucher tira d’un tas monstrueux, avant de la débiter à la scie à ruban. Bien aillée, bien salée, cuite dans l’huile, cette viande serait un délice.

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Dans la fin de journée, nous entrions dans  Ayaviri, puis poursuivions dans des paysages d’une impressionnante beauté, vers Arapa, par une piste tracée comme un « i » dans l’insondable pampa. Le plan d’eau d’Arapa annonça l’approche du grand lac Titcaca. Ses eaux étaient un miroir de lumière où paradaient des nuages d’oiseaux heureux. Nous avons campé sur la grève tranquille. Les femmes coupaient des roseaux pour donner en pâture au bétail, les hommes pêchaient au large ou s’escrimaient à sarcler leurs champs limoneux dont la perspective imitait à merveille le relief des gaufres de Liège. Ils retournaient la terre à grand renfort d’outils rudimentaires, formant des buttes, des travées, des mottes et toute sorte de monticules terreux propice au rendement des espèces semées : le maïs, la quinoa, la pomme de terre ou encore le millet. Plus haut, sur les terrasses de pierre sèche bâties par les ancêtres des Incas, des rangées d’eucalyptus se balançaient dans le vent comme des métronomes, attendant l’heure d’être débités par des bucherons gaillards. Quelques petits nuages blancs formaient des grumeaux dans le ciel liquide lorsque nous atteignîmes le lac Titicaca, par la rive nord.

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