Les cerfs-volants de Curasco

Bientôt trois mois que nous étions au Pérou. Les Andes nous paraissaient interminables. Nous nous penchions sur la carte studieusement. Les spéculations allaient bon train : 8 000, 10 000 kilomètres, nous n’étions plus si loin de la Patagonie après tout. La Bolivie était encore plus proche, deux oi trois semaines de progression tout au plus. Pour l’atteindre, il nous faudrait rassembler nos forces, encore essuyer des orages puissants et des tempêtes de neige, endurer les pentes terribles, les franchissements de rivière dans le creux borgne des vallées, l’onglet, et les privations de bonne nourriture…

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Nous avons campé quelques kilomètres en aval de Chuquibambilla, au bord de la rivière, au fond de la vallée où poussaient de gros cactus belliqueux. Au petit matin, nous avons laissé nos vélos rouler jusqu’à Vilcabamba et franchir le pont de pierre moyenâgeux qui soudait les deux moitiés du village.

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Un père qui avait accroché sa mule silencieuse à une échelle d’eucalyptus dans la cour d’une ferme insista pour que nous partagions un bouchon de cana avec lui, puis deux, puis trois, invitations qu’il était impossible de décliner, même de très bon matin. A ses côtés, à l’aide d’un métier de bois patiné et d’un os pointu de lama utilisé pour aérer les mailles, une femme taciturne tissait une magnifique pièce de laine multicolore. Dans une semaine, en poussant sa navette de fil rouge à bon rythme, elle aurait terminé sa besogne. Nous avions la gorge bien chaude et le souffle court en remontant vers les sommets lorsqu’apparut au loin un puissant condor. Il survola nos têtes, sans jamais battre des ailes, et disparut dans la roche sombre d’une montagne voisine. Le condor était un messager : Il nous laissait le souvenir de sa force et de sa grandeur. En l’imitant, nous irions aisément, nous aussi, d’une montagne à l’autre.

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A Curasco, les enfants avaient construit de petits cerfs-volants avec des sacs plastiques transparents et des branchettes d’eucalyptus. Pour libérer l’un d’eux pris dans les futaies d’un grand arbre, ils jetèrent des cailloux qui ne firent qu’empirer son sort. A notre arrivée dans la grande rue terreuse du village, la marmaille rappela au sol toute sa flotte pour mieux profiter du spectacle de notre venue. D’autres enfants qui jouaient aux billes à l’écart en firent autant, trop contents de briser la routine. Arès tout, il n’était pas si courant de voir transiter dans Curasco deux gringos sur pareilles montures. Pendant que j’achetais quelques vivres à la boutique du village, Marion leur montra une pièce d’un Euro qu’ils soupesèrent tour à tour en poussant des soupirs d’étonnement. « Qu’elle est lourde » dit l’un d’eux, la tignasse en pétard, avant de conclure : « Elle doit valoir beaucoup d’argent! » Les anciens, que la face importait plus que la curiosité, épiaient la scène à distance, sans doute nostalgiques des belles années où ils pouvaient courir sans s’essouffler et s’étonner sans arrières pensées. Puis les enfants poussèrent nos vélos pour que nous soyons bien lancés. Leurs rirent se dissipèrent dans le lointain et les bruissements du vent dans les cimes.

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Quelques jours plus tard, nous avons atteint une belle vallée où le soleil dorait les herbes entre les petits arbustes épineux. Cette année, les cactus promettaient d’être généreux en fruits. Ici, un peu comme les cactus, les vaches n’avaient pas peur de l’homme. Il faut dire que la nature les avait dotées de cornes si longues et si pointues qu’elles se sentaient fortes plus encore que fières et qu’aucun bipède, dans l’évolution de leur race, sans doute, ne leur avait cherché des noises.

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Au-delà de Quiñota, la terre mélangée à la paille céda le pas au tuffeau comme matériaux de construction. Les ouvriers du bâtiment, professionnels et amateurs, taillaient leurs briques dans le sol même, armés de haches et de gouges. Les chapeaux avaient eux aussi changé de forme. Ils étaient en feutre, épais et retroussés au-dessus du front à la manière d’une houppette.

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Poussés par le vent, nous avons atteint Velille sans autre anicroche que la rupture de mon câble de vitesse. En insistant auprès d’un mécano, ce dernier accepta de nous vendre de quoi poursuivre notre route. L’activité de commerce dans les contrées reculées relevait souvent de processus anticartésiens. Le désir des marchands à vendre passait toujours avant celui des acheteurs à acheter, et il n’était ainsi pas rare d’essuyer des refus de vente sans aucune autre justification que l’humeur du jour.

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Ce soir-là, nous avons monté la tente dans le soleil couchant et ses lumières de confiture, au bord d’un torrent dont la sécheresse avait rendu la voix fluette. Pour atteindre la longue plaine d’Espinar, il nous fallait encore franchir un dernier col à plus de 4700 mètres par une route étroite autant que tortueuse. Dans les ravins, des carasses défoncées maintenaient les chauffeurs en état d’alerte. La moindre imprudence les conduirait ici-bas pour l’éternité. Une chapelle avait été construite à côté d’une épave de bus calcinée. Dans le virage plus haut, on découvrit parmi des monceaux de fleurs en plastique une trentaine de croix, peut-être plus, qui indiquaient les noms des victimes et toujours cette même date : 24.12.2009

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La route était maintenant asphaltée mais aussi mauvaise qu’une piste, pleine d’inégalités, de trous, de rustines de goudron placées en pansement sur sa peau de goudron meurtrie. Le tonnerre gronda et il nous fallut redescendre de la montagne sans trainer. On pouvait voir la neige tomber sur les reliefs de l’autre versant. Depuis la plaine desséchée, sous une chape de nuages dodus, on vit les sommets en découdre avec le muscle des éléments auxquels nous avions échappées de justesse. La nature, ici, nous rappelait le Montana, le Wyoming avant d’entrer dans Rawlins, ou même le Colorado avant d’atteindre Salida.

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