Neige en fanfare

Le mois d’août était un mois de fête. Laraos n’échappait pas à la règle lorsque nous y sommes arrivés. Une fanfare nantie de sept saxophones et de deux harpes andines ajoutait de la joie au cœur des villageois déjà bien éméchés. Des hommes rotaient sauvagement dans les tiendas pendant que d’autres, moins attaqués par les festivités, dansaient raisonnablement en bonne compagnie. Nous avons mangé un peu de viande d’alpaga bien aillée et sommes allés nous effondrer sous notre tente, un peu à l’écart. Le repos ne serait pas un luxe avec le col difficile que nous devrions passer le lendemain, abra Pumacocha, à 5000 mètres. Le tronçon final, terriblement pentu, traçait de longs lacets jusqu’à la pointe de la montagne couleur de sable et poudré de neige sous les éperons rocheux. Tout là-haut, après de terribles efforts, quelle ne fut pas notre surprise d’être accueillis par Fabian qui distribua à chacun de nous un carré de chocolat qu’il avait conservé dans ses sacoches au cas où.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA OLYMPUS DIGITAL CAMERA Abra Pumacocha

Nous avons campé trois cents cinquante mètres plus bas, pour mieux nous reposer, car l’air manquait en haute altitude pour trouver le sommeil, sans parler du froid terrible qui y sévissait, jusqu’à -20 degrés sans le moindre souffle.

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C’est au bivouac, ce soir-là, que je me suis aperçu de la perte de mon couteau Leatherman, pourtant fidèle compagnon. Il avait dû tomber sur la piste en amont. J’étais furax et il n’était pas question de l’abandonner là-haut, lui ,qui m’avait mille fois dépanné dans tous mes voyages, de la Sibérie au Congo. J’avais bien brisé sa lame dans une noix de coco au Costa Rica mais sa valeur, à mes yeux, restait parfaitement intacte. Au crépuscule, sous les flocons battants, bien décidé à retrouver mon indispensable couteau, j’ai enfourché mon Genesis Fortitude Adventure et entamé une nouvelle fois l’ascension vers le col en revenant sur nos pas. Mes chances de le retrouver étaient maigres, d’autant que la neige avait tout recouvert, mais je voulais y croire. J’avançais péniblement, les yeux collés au sol. Je poursuivis mon effort plusieurs kilomètres dans le froid, jusqu’à la pointe de Pumacocha où la visibilité était nulle vers la vallée. J’étais sur le point de faire demi-tour, dépité et résolu à passer une très mauvaise journée avec moi-même quand ma roue heurta un objet dur. Je me trouvais à 4990 mètres d’altitude exactement et je venais de toucher au but. Un sentiment d’immense bonheur et de victoire implacable traversa mon corps des orteils au menton lorsque je reconnus mon bon vieux couteau. Il n’avait pas bougé et m’avait attendu sagement.

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J’avais le sourire jusqu’aux oreilles, malgré le froid, lorsque j’ai regagné le campement où des éleveurs s’étaient approchés des tentes pour nous souhaiter la bienvenue sur leurs terres. Ils nous serrèrent la main virilement et nous tapèrent deux fois sur l’épaule, selon ce qui semblait être leur tradition. Ils possédaient quatre cents moutons, deux cents alpagas et quatre-vingt lamas. Ils étaient ravis de nous avoir ici et se demandaient pourquoi nous n’étions pas venu frapper à la porte de leur maisonnette plutôt que d’affronter la neige et le vent glacé dans nos cabanes synthétiques. Avant de s’en retourner à leurs bêtes, peut-être apitoyés par notre mise, ils quittèrent leurs vêtements chauds et les offrirent à Marion, Clémentine et Myriam, de gros pulls de laine qui sentaient bon la fumée ainsi qu’une couverture de grande qualité. La générosité, dans les montagnes, n’étaient pas un vain mot.

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La neige avait transformé notre piste en champ de boue collante et ce soir-là, un arceau de la tente céda. Notre matériel commençait à s’user et il n’y avait plus un jour sans mauvaise surprise. Dans le village suivant, j’ai demandé où je pouvais trouver une morceau de tube pour bricoler. On m’envoya au centre de soin ou le médecin me montra un tas de chaises métalliques bonnes pour le rebut. Je pouvais me servir. Le médecin, qui savait soigner au sens large, me présenta à un vieil homme qui possédait une scie à métaux. Et c’est ainsi que nous nous avons réparer notre tente, avec un tube d’acier coupé d’un barreau de chaise, tout simplement.

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Avant d’atteindre Huancavelica, nous avons essuyé une autre tempête, à 4500 mètres d’altitude. Nous nous bénissions d’avoir une tente en état dans nos sacs lorsque le vent commença à projeter des perles de glace sur nos visages. La pluie, mélangée à la neige fondue, se mit à tomber brutalement. Tout alentour n’était que pentes, et nous avons dû prolonger notre lutte contre les éléments de longues minutes avant de trouver où nous arrêter. Nous étions trempés jusqu’aux os. Nos pieds nous paraissaient des morceaux de bois pendant que l’onglé attaquait nos doigts. Pour nous réconforter et nous donner du courage dans nos tentes mouillées, nous avons mangé tous nos vivres jusqu’à la dernière miette, y compris notre provision de chocolat « Sublime ».

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Tout vient à point. Nous avions notre dose d’aventure et besoin de repos lorsque se présenta Huancvelica, une ville située sous la barre des 4000 mètres, la première que nous traversions depuis notre départ de Huaraz il y a un mois. Le négoce de peau de mouton et d’alpaga y allait grand train. Dans la grande rue piétonne s’écoulait des montagnes d’oranges, de mandarines, de bonnes frites chaudes et des patates fourrées de viande, ainsi que des gâteaux tirés à la crème, tachés de coulis tout droit sortis de dessins animés. Après les privations imposées par la vie à la dure et le minimalisme de nos conditions de vie dans les montagnes, il y avait absolument tout pour nous satisfaire dans ce petit endroit tranquille. Nous ne volions rien au mérite, donc, en nous accordant ici quelques excès de nourriture, salé et sucré, des chopes de pisco ainsi qu’une bonne lessive pour nos vêtements imprégnés de l’odeur des feux de bouse. .

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Avant de s’en retourner en France, il restait à Clémentine et Myriam quelques beaux bivouacs, en bord de lac ou en balcon d’impressionnants reliefs, de belles ascensions aussi, dont le col Pitipata, à 4950 mètres d’altitude, et des descentes infernales, comme celle vers Paras, deux mille mètres de dénivelé sans le moindre coup de pédale dans la lumière du couchant. Ce soir-là, les montagnes alentours brillaient comme des flammes, brûlante de lumière et semblant se consumer, se transformer en cendre à mesure que tombait l’astre vers l’ouest.

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A Paras, le village bouillonnait. On préparait trois mariages pour le lendemain. Les épiceries étaient grandes ouvertes et les revendeurs d’essence plus nombreux que jamais. Nous en avons profité pour faire un dernier pleine de vivre et nous sommes élancé vers Totos, un autre beau village entouré d’eucalyptus, où plusieurs hommes vinrent à notre rencontre sur la place centrale. Ils semblèrent rassurés d’apprendre que nous n’étions pas des prospecteurs de société minière, comme les gens le craignaient souvent, et nous demandèrent notre nationalité. « Ah français! » s’écria le plus sympathique d’entre eux avant d’ajouter qu’il en avait vu un passer au village il y a quinze an. « A vélo? » avons nous demandé naïvement. L’homme expliqua : « Non, il est venu déterrer des corps de personnes assassinées pour les identifier, avec un Allemand, dans le cadre de la commission sur la vérité… »  Nous ne voulions pas trop remuer le passé, car nous savions que nous étions dans une régions où les activités du Sentier Lumineux, un mouvement d’extrême gauche, avait été durement réprimées. En menant une petite recherche quelques jours plus tard, j’ai découvert qu’une centaine de personnes y avait été enterrées clandestinement en représailles à l’attaque du commissariat de Police, dans les années 1980. Certaines d’entres elles avaient été égorgées et leur tête clouée sur des piquets, d’autres torturées et enterrées vivantes.  La brutalité, non, n’avait pas épargné Totos et je comprenais maintenant mieux la raison de la venue de ce Français.

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Restait aussi une dernière fête pour les filles, dans Pomabamba, avec une grande première, un lâché de taureau dans la rue. Ce soir là, nous avons monté la tente sur un terrain qui dominait une profonde vallée vers laquelle nous n’aurions qu’à nous laisser aller le lendemain. Nous avions acheté du poulet, des légumes, du bouillon cube. Une excellente odeur de viande cuite et bien salée s’empara de la tente où nous cuisinions à l’abris du vent. Nous avons joué une dernière partie de belote. Clémentine distribua les cartes. Myriam avait la main chanceuse mais le sommeil nous gagna subitement, comme chaque soir. Marion et moi le savions bien, la partie etait loin d’etre gagnée dans les Andes.

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4 réflexions sur “Neige en fanfare

  1. Sublimes images comme le chocolat.
    Je voulais continuer de rêver à travers google maps mais je n’y retrouve pas les villages que vous avez traversé…

  2. Images plendides …
    Moi aussi je me demande comment les cartes sont aussi précises face à tous ces chemins… Du flair!
    Le jura est venu gouter un peu les hautes altitudes !!
    Hâte de vous revoir…

    Charline

  3. Quand je vois toutes ces routes, à chaque fois je me pose la question: « mais comment font ils pour savoir exactement par où ils doivent passer … »

    Encore un super article qui fait bien découvrir ces régions reculées et rêveuses.

    • Bonjour Dimitri, concernant cette partie dans les andes nous avons utilisé les itinéraires très bien décrits par le site de andes by bike. Ils ont fait un travail remarquable de prise de notes qui sont très simples à suivre même sur des sentiers où il n’y a aucune indication.Je pense que ces itinéraires reculés vont bientôt devenir un « classique » pour les amoureux des dirt road. Nous continuons à suivre leurs itinéraires en Bolivie. Sinon nous nous inspirons aussi du blog de Cass Gilbert Whiloutriding. Et puis sinon c’est en discutant avec d’autres cyclistes en scrutant les cartes pendants des heures et en testant de nouveaux sentiers dont personne ne nous a parlé ! Un nouveau site découvert récemment donne également de bonnes idées de routes Pedaling nowhere. Bonne journée. Marion

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