Le silence de Pampa El Condor

Ce matin, le soleil tarda à réchauffer le ciel sur les pentes mauves piquetées d’eucalyptus dont la beauté s’accommodait parfaitement de quelques grappes esseulées de conifères. Nous avons passé plusieurs quebrada et sommes entrés dans le village de Munmalqa où la kermesse de l’école rassemblait les enfants sur la plaza de armas. Quelques hommes qui avaient quitté l’école prématurément se rassasiaient outre mesure de Cuscuena, l’œil aussi plein que la vessie. Deux vieux camions Volvo double ponts étaient garés dans une rue de terre, chargés de grumes qu’ils s’en iraient livrer plus au nord, car aucune issue n’existait vers le sud, du moins pour leur gabarit.

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A notre vue, les enfants accoururent et formèrent une marée humaine qui se retira sitôt que le directeur de l’école appela à la formation de rangs pour chanter l’hymne national. La fanfare de l’école, mobilisée pour l’occasion, avait briqué ses cuivres. Six trompettistes en herbe soufflaient de bon cœur dans l’embouchure de leur instrument. Les pavillons titillaient les tympans et cela me rappela des souvenirs, ceux de l’époque où je jouait moi aussi de la trompette entre deux Michel à l’harmonie de la préfecture du Jura. Nous avons acheter quelques vivres pour poursuivre notre route vers les sommets : Des pâtes qui valaient ici une petite fortune, quatre pains blancs qui n’avaient de pain que le nom ainsi que des gâteaux fourrés à la crème d’huile de palme. Contre de gros efforts, nous avons atteint Pampa El Condor, où ne semblait vivre qu’une famille d’alpaga. L’endroit, vide et cerné de donjons rocheux et de pics affûtés, jouissait d’une réputation sulfureuse. Des voyageurs y avaient été rançonnés, et plusieurs fois on nous mit en garde contre les bandits d’altitude.

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Il était temps d’apprendre, en empruntant une trocha vicinale qui nous ferait gagner deux jours de progression, qu’une telle appellation, au Pérou du moins, ne signifiait rien d’autre qu’une sentier de berger élargit par les sabots des troupeaux, rongé par les eaux et gratté par les éboulements, une voie de gros cailloux plantés dans la boue et entrecoupée de cours d’eau et qui, parfois, passait à flanc de précipice sur quelques centimètres de largeur seulement. En somme, de la galère garantie. Nous pensions nous être perdus lorsqu’éclata un orage de grêle poussé par un vent glacial.

Plus tard, transis, nous avons aperçu une cabane, puis une bergère, loin dans la montagne, qui en réponse à nos hurlements nous indiqua le chemin en faisant de grands gestes en direction de la vallée. Nous étions sur le bon sentier et ne pouvions que nous féliciter de notre flaire. Hélas, il nous fallut plonger de près de plus de deux mille mètres vers le rio Tabolachaca, puis remonter par une interminable route en zigzag pour atteindre Pallasca dont la silhouette, du contrebas lointain, évoquait une citadelle imprenable.

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Il s’agissait d’un bourg agréable, paisible, avec toutes les commodités nécessaires et une auberge pittoresque au prix dérisoire. Ses maisons étaient couvertes de tuiles canal qui se prolongeaient merveilleusement dans l’horizon montagneux. L’église, toute d’adobe, était remarquable d’architecture, travaillée dans les moindre détails.

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Pour la énième fois, nous avons plongé dans le cœur d’un immense canyon et retrouvé le rio Tabolachaca par une route mince. L’air était sec, chaud, et les pins d’altitude avaient laissé place à des plantes dures et épineuses, capables de survivre dans l’extrême sécheresse.

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Des chercheurs d’or s’éreintaient le long de la rivière ronflante, s’escrimant à brasser les pierres, vivant dans des bicoques de fortune et traversant les eaux à l’aide de ponts de bois flotté. D’énormes rochers tombés sur le ventre dans le lit du torrent se laissaient polir le dos par la main vive de l’eau. Les montagnes autour ressemblaient désormais à un corps sans peau, écorché. La roche était à vif, tantôt rougeâtre, brune ou de couleur de chaux. Le vent d’ouest s’engouffrait dans les profonds corridors, vigoureux, et faisait voler la poussière en d’incessants tourbillons. De grandes mines abandonnées ajoutaient au spectacle de la nature hostile une touche de désolation. Nous avion l’impression d’être sur la lune.

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Sur une piste de quarante tunnels creusés dans la roche, à flanc de falaise, nous avons atteint Caraz, dont les glaces aux fruits avaient fait la réputation dans toute la vallée, puis Yungay, tristement célèbre pour avoir été ensevelie par une coulée de boue en 1974.

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Devant nous se déployait désormais un autre monde, la Cordillera Blanca et ses trente-cinq sommets à plus de 6 000 mètres. Les moraines s’étiraient au loin jusqu’à d’imposants glaciers crevassés et des pentes vertigineuses couvertes de neige. C’est dans cet univers de glace et de neige que nous passerions nos prochaines semaines, et cela promettait d’être une expérience extraordinaire.

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