Une chicha à Chota

Nous sommes arrivés à Chota, chef-lieu de canton, le lendemain de la grande fête taurine. Sur le marché du centre s’écoulaient des montagnes de sucreries enveloppées dans des feuilles de maïs. Des femmes pressaient de bons jus d’orange. Les ferreteria étaient grandes ouvertes et refourguaient des bidons entiers d’Africano, une colle à tout faire. Dans les cybers, des légions de mioches hurlaient en jouant à la guerre. C’est ici que Paul avait décidé de nous quitter pour poursuivre sa route en bus vers la Colombie, puis les Etats-Unis, où il était attendu. Nous voulions célébrer son départ en buvant un peu de chicha, une boisson populaire à base de maïs fermenté dont le négoce restait une rente pour beaucoup d’épiciers, mais au lendemain de la grande parade, les réserves étaient au plus bas. Cela tombait fort bien car personne dans tout Chota n’en voulait plus boire avant plusieurs jours, sinon trois illuminés fraichement débarqués. Paul, aussi tenace à investiguer les tavernes qu’à pédaler dans les pentes, trouva finalement un troquet, aidé par un certain Raphael, banquier retraité, qui se fit un plaisir de nous rincer. La tenancière de l’estaminet ferma la porte dernière nous, comme si nous venions de pénétré un bastion Templier. Une poignée de watts éclairaient une table patinée, prolongée d’un comptoir derrière lequel montaient de hautes étagères couvertes de fioles vitreuses. Une odeur de chai emportait le nez. Nous avons trinqué à l’aventure et nous sommes donnés rendez-vous dans un an en Europe ou ailleurs.

Pignons Voyageurs

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J’avais un peu abandonné Jules Vernes, monsieur Fergusson et son ballon, ma lecture du moment, pour les seringues de Flash. Je n’avais pas faim de lire, en fait. Je me sentais bien, vide de tout manque, et le monde me paraissait une énigme bienveillante lorsque nous avons repris notre chemin vers Bambamarca en suivant l’itinéraire de la grande route royale des incas (Qhapaq nan). Les paysans s’occupaient de leurs prés, amassant des brassées d’herbes grasses pour leurs bêtes à lait ou retournant la terre à la houe en menant leurs bœufs en sifflant ou en se raclant la gorge. A Cajamarca, des cantinières rabattaient les affamés avec des prix imbattables. Les vendeurs de fromages « typo suisso » ou « andino », de manjar et de biscuits gras, quand ils  n’avaient pas de boutique avec pignon sur rue, écoulaient leurs marchandises depuis le coffre ouvert d’une Toyota cabossée.

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« Mais où vont-ils ? » se demandaient les paysans entre eux, à notre vue, tandis que nous avancions vers Cachachi par une trocha sompteuse qui serpentaient entre les parcelles de blé noir. « A Huaraz », nous répondions. « Je ne crois pas que ce soit la route… » nous fit remarquer une autre rencontre. En effet, comme à notre habitude, nous avions décidé de dominer le monde et préféré tracer notre voie par la dure montagne plutot que par la plaine monotone.

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Les eucalyptus diffusaient dans toute la campagne leur arôme de bonbon pour la gorge. Les crêtes mauves et moirées des arbustes contrastaient avec les roches grises et les herbes séchées. Dans le lit des rivières, des monolithes en forme de bêtises de Cambrai s’élançaient au-dessus des eaux, lissés et striés. Au-delà de Cajabamba, nous avons bifurqué vers Curgos, en direction de Pampa el Condor dont le nom laissait tout augurer de l’endroit.

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Une famille qui venait de récolter son maïs, loin dans la montagne, nous invita à partager une marmite de choclo léchée par des flammes -des épis de maïs cuits à l’eau. Tous ses membres étaient réunis devant un gros tas d’épis qu’il fallait ébarber puis effeuiller, pour que sèchent les grains avant d’être conservés. Les épis étaient beaux, complexes, composés de grains gros et difformes, de toutes les couleurs et parfois ancrés en spirale dans la plante. Leur goût savoureux, extraordinaire, et la texture pareille à du beurre. Tout en mettant les épis à nu, emmitouflé dans un poncho de laine, le grand-père se chauffait près du feu. L’éclat se ses yeux lavés s’intensifiait dans chaque épi. De son côté, la grand-mère ne disait mot. A intervalles réguliers, son regard quittait discrètement le rebord de son chapeau de paille pour considérer Marion. Un petit alpaga tenta d’escamoter quelques épis, mais le grand-père, qui savait pourtant bien que ses dents n’étaient encore bonnes que pour le lait, voulait déjà lui apprendre les bonnes manières.

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