Un Alambique dans la boue

Ce matin là, nous nous sommes attaqués à l’ascension qui nous mènerait vers la ville de Loja. Dans la vallée, des Chinois étaient à l’œuvre pour construire une centrale hydro-électrique. De l’autre côté, en amont de l’immense chantier et coupée du monde, parfaitement monochrome, une ville d’ouvriers avait été bâtie avec des conteneurs empilés, selon le modèle habituel. On vit quelques Chinois et Equatoriens se faire des gestes embarrassés, tentant en vain de communiquer. Comment ces hommes pouvaient-ils faire, sans se comprendre, pour bâtir la nation moderne de demain ?

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Au-delà de Loja, en direction du Pérou, la route se mit à plonger dans d’impressionnants précipices et à grimper au sommet de montagnes où stagnaient de gros nuages qui agissaient comme d’invincibles armures contre les percées du soleil. C’est ici que la vessie des cieux avait décidé de se soulager.

Tout n’était que bruine, pluie, crachin, tempête, et soulagement lorsque nous sommes entrés dans le petit village de Valladoia. L’épicier y découpait un cochon entier pendu à la poutre de sa devanture par le museau. Sa femme qui avaient tout en double, des fessiers au menton, l’assistait en habits collants, aussi vilaine que la truie sacrifiée.

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Notre avancée restait incertaine. On annonçait, suite aux pluies diluviennes, des effondrements de montagnes et des routes importantes coupées depuis des semaines, dont la piste que nous comptions prendre vers la Balsa, la frontière péruvienne. Pour l’atteindre, nous avons traversé des champs de boue, roulé comme des fuyards dans la terre liquide sur des kilomètres et des kilomètres, forcés.

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« Venez boire un verre » nous lança un petit père depuis son alambic. Son installation, qui lui servait à distiller de la canne à sucre, consistait en quelques tuyaux bien placés, une cuve de chauffe sous laquelle crépitait un bon feu, une autre de refroidissement qui glougloutait joyeusement et beaucoup d’astuces. L’homme portait une casquette bleue qui lui donnait une allure de chemineaux. On sut tout, absolument tout, de la formidable machinerie, de la broyeuse à la cuve où le jus fermentait, ainsi que du mécanisme miraculeux par lequel naissait le précieux fil d’alcool. Bien sûr, il n’était pas possible pour notre nouvel ami de nous rendre à la piste sans une fiole de son cru, et, trompeusement dopé à grandes goulées de rhum blanc, par un sentier qui nous livrait entiers au soleil cuisant, nous avons atteint la Balsa avec une peine mémorable.

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Nous y étions. La frontière n’avait rien d’intimidante, perdue dans les montagnes : un simple pont au-dessus d’une large rivière assez bonne pour se décrasser, des baraquements aux murs lépreux, deux barrières que l’on pouvait franchir à sa guise et des préposés si peu sollicités qu’ils en restaient parfois chez eux.

Au nord du Pérou, les paysans cultivaient du café qu’ils s’en allaient vendre à San Ignacio en faisant appel à des taxis tricycles chargés comme des camions solides. Dans les cours, on faisait sécher les précieux grains, ou à même la route récemment goudronnée. De nombreuses façades avaient été repeintes aux couleurs des partis politiques engagés pour les prochaines municipales, et on découvrait petit à petit, non pas les noms, mais les symboles qu’il faudrait cocher dans l’urne le jour J : un chapeau pour le front paysan, un robinet d’eau pour un autre parti, un arbre pour les écologistes etc. Un candidat se démarquait. Son nom n’était autre que Victor Hugo et son slogan, bien ciselé pour l’occasion, « mas vidas ».

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Dans les rues de la petite ville animée de San Ignacio s’écoulaient de nombreuses variétés de patates, des fruits venus de la côte et de tous ces produits d’entretien indispensables que sont les lessives en savons et les brosses à poils dures.

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Vers Jaen, les nuages montaient entre les montagnes comme la vapeur dans une marmite bouillante. La culture du café avait cédé la place à celle du riz. Une chaleur éreintante et moite écrasait les plaines où l’heure des moissons avait sonné. Des machines estampillée de sinogrammes rampaient en dévoreuses dans les pousses verdoyantes et des poignées de costauds s’échinaient des sillons aux routes, pieds nus, transportant sur leur dos les énormes sacs dont le pays tout entier se nourrirait bientôt. C’est ici, pour ainsi dire, que notre ballade se terminait au Pérou. Des rizières, il nous fallait maintenant escalader les montagnes de nouveau, que nous ne quitterions plus jamais.

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