Hasard et charango au Chimborazo

Par de longues courbes pentues taillées dans le ventre de la montagne, nous avons rallié Simiatug. Nous dominions la plaine, tapie sous la mer du nuage, elle-même dominée par de longues saillies de roches grises au pied desquelles s’étiraient le manteau vert profond des grands pins.

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A Salinas, nous nous sommes procurés de ce fameux fromage affiné qui fait la réputation du bourg au-delà des frontières de l’Equateur et avons poursuivis notre route vers le mont Chimborazo, volcan majestueux de 6 300 mètres dont la pointe enneigée s’élevait à l’horizon comme un téton sans pudeur.

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Pour l’atteindre, il nous fallait encore remonter le petit torrent vers Pachancho Central où la bise glaciale ébouriffait l’épais pelage des lamas réduits en bête de somme.

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Une impression de très grande misère émanait de la place du village laissée à l’abandon et des maisonnettes de terre couvertes de tôles stabilisées par de vieux pneus lisses. Les enfants étaient vêtus de vêtements sans valeur, le cou offert aux crocs sans pitié des bourrasques. Les femmes allaient corsetée dans d’épais manteau de laine, tenant le licol d’un lama ou d’une mule. Nous étions frigorifiés et avions décidé de camper dans le cœur du village lorsqu’un homme se présenta à nous, insistant longuement que notre tente soit installée dans la petite église plutôt que sur la place où le vent, toujours plus vigoureux à l’approche de la nuit, arrachait au clocher des sons de sifflet à coulisse.

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Le lendemain, nous étions sur les flancs du Chimborazo à lutter contre le vent endiablé. Les vigognes couraient dans le páramo sec, aussi légères que les nuages dont le mouvement de ressac noyait les coteaux du volcan avant d’en libérer la splendeur.

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Nous avions décidé de nous mettre à l’abri du vent, une fois de plus, quand apparu un grand type dont la silhouette nous semblait familière. Il portait sur son dos un sac à dos à moitié vide et des habits usés à la trame. Il nous avait repérés et se dirigeait vers nous à grands pas. Nous avions de la peine à en croire nos yeux. C’était bien lui, Paul, le frère de Marion. Cela faisait un an qu’il parcourait le monde, avec ses cheveux longs et se dégaine de hippie sans le sous. De l’aventure à la bordure du mystique, il en avait absorbée de bonnes plâtrées entre son chemin de Compostelle, sa traversée de l’Atlantique en voilier avec des marins au passé obscur, ses pérégrinations en Patagonie et les territoires du nord qu’il avait écumé en stop, en bus, à pied, en bateau, arpentant glaciers, plaines et montagnes, grattant son charango à chaque occasion. On lui avait donné accès à un lieu secret au lac Titicaca, au Chili il avait trouvé l’amour, en Argentine une diseuse de bonne aventure lui avait extorqué quelques pesos mais la lumière, cette vérité qu’il cherchait partout sur terre dans le fond de son cœur, c’est au nord de Cordoba qu’il l’avait trouvé, dans une grotte froide et austère. Il y avait fait un rêve, lequel contenait la réponse à la question qui avait motivé son voyage. Le hasard, dans sa déconcertante simplicité, avait tout orchestré. Nous étions maintenant réunis au pied du plus haut volcan d’Equateur, et nous n’avions plus qu’à continuer la route ensemble vers le Pérou.

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On lui trouva un vélo dans le centre de Riobamba, dans l’atelier d’un certain Patricio qui mit tout son talent et sa générosité au service de nos projets. On sangla le sac à dos avec une chambre à air sur un petit porte-bagage en ferraille et en quelques coups de pédales nous étions de nouveaux sur les pistes et les routes isolées de l’arrière-pays.

DSC00550 DSC00509 DSC00502tAvec le temps mauvais et les pluies abondantes, nous n’avions pas d’autre choix que de nous laisser glisser vers l’Amazonie, en direction de Macas, plutôt que de poursuivre par les montagnes prisonnières du grain. Sous les contreforts andins, d’immenses cascades projetaient leurs eaux généreuses dans la forêt velue abritant autant d’oiseaux rares que de fleurs vives.

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La canopées couvrait le territoire à l’infini et l’astre déversait sur toute la forêt des douches de feu quand il ne s’agissait pas de pluie. Dans le fond des vallées, des rivières s’enfuyaient en lacets dans l’insondable canopée. Au-delà de Macas, il y avait San Juan, où un ivrogne tenta de nous faire croire que sa mère était Allemande, puis de petits villages où les vendeurs de boissons médicinales remontaient les pentes avec leurs tricycles chargés d’aloe vera et de bouteilles bigarrées, pour le plus grand plaisir de Paul qui raffolait de leur texture de bave de chien.

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Un soir, nous avons traversé une rivière sur une passerelle de bois, jusqu’à un terrain de football à côté duquel se trouvait une longue maison où vivait un homme de 63 ans, Pablo, ainsi que sa femme qu’il prénommait affectueusement « ma vieille ».  Pablo et sa femme s’étaient installés là il y a quinze ans, au bord de la rivière puissante, tout près de la mère de Pablo bientôt centenaire. Pablo gara sa Toyota chargée de bananes le long de sa maison où séchait de grandes nappes de fèves de cacao et s’installa sur les marches du perron pour nous offrir un peu de bière que l’on but à tour de rôle dans le même verre. Puis, comme nous nous intéressions à lui, il se mit à nous raconter sa vie. Lui et « sa vieille » étaient restés de nombreuses années dans le sud de la Colombie, dans l’Etat du Putumayo, où ils étaient cultivateurs. « Nous cultivions de la coca, sur trois hectares. Nous travaillions main dans la main avec les révolutionnaires gauchistes qui nous protégeaient. Dès qu’il y avait un problème, on en parlait en comité spécial et les choses s’arrangeaient. Il ne fallait pas être trop bavard, beaucoup de gens étaient menaçants, plus encore avaient peur, et lorsque nous avons quitté la Colombie, les rivières étaient pleines de cadavres gonflés qui dérivaient comme des animaux. La vie là-bas ne valait rien et nous sommes bien ici maintenant, en paix. » L’épouse de Pablo écoutait en se frottant les mains ridées, les coudes appuyés sur une rambarde, fixant le lointain du regard sans rien y chercher d’autre que le vide, approuvant les propos de son mari par un long silence. D’autres sujets furent abordés, moins accablants : Pourquoi il n’y avait presque plus de poisson dans la rivière, pourquoi de nos jours il fallait aller loin dans la forêt tropicale pour espérer voir du gibier, comment il fallait s’y prendre pour cultiver la banane etc. Tout cela était fort intéressant et nous écoutions d’une oreille attentive, parfois interrompus par les cinq chiens de la maison qui allaient et venaient en aboyant au moindre bourdonnement d’insecte. Il n’y avait aucun problème pour que nous restions pour la nuit, au contraire. Nous étions bien tombés, chez des gens généreux, et il n’était pas question de refuser un bon souper à base de riz et de plantain, pas plus qu’une chambre au plafond poreux où pendaient de vieux portraits dans des cadres dorés.

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