La casa de Santiago

A Otavalo, dans le prolongement du marché aux légumes, les groins de cochon caramélisés étaient dressés entre les gamelles fumantes et l’on faisait siffler l’huile dans le fond des marmites pour attirer l’attention des gourmands.

Nous avons mangé quelques très bonnes boulettes de pommes de terre réduites en purée et grillées dans le graisse chuintante, avec quelques morceaux de viande épicée, assez d’énergie, disons, pour atteindre la laguna Mojanda et ses 4000 mètres d’altitude.

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Là-haut, les pointes montagneuses ciselées dans la roche sombre dressaient au-dessus des eaux claires une muraille échouée sur la grève. Les nuages gris caressaient les fleurs jaunes et dansaient entre les trouées de ciel bleu et les reflets dorés dont se paraient les pentes furtivement. Une herbe verte et rase couvrait tout le reste du paysage, comme le sable un désert Africain, et l’on ressentait une énergie puissante, le pou fort et sauvage de la nature inviolée. Depuis le Cerro Negro, on toisait le monde comme un tableau de maître, bien travaillé mais plat comme une crêpe. D’un poste d’observation aussi haut perché, l’altitude donnait en vertige ce qu’elle enlevait en dimension. Au loin, on pouvait voir la ville de Quito, capitale du pays, ainsi que ses faubourgs saucissonnés.

DSC00505 DSC00526 laguna Mojanda

C’est une bouffée d’humanité qui nous attendait à Tumbaco, dans la maison de Santiago, où nous étions les bienvenus pour nous reposer, aussi longtemps que nécessaire d’ailleurs. Des cyclistes de toutes les trempes et de toutes les couleurs, des nomades esseulés, des mercenaires de la chaussée, des perdus et des cœurs brisés, des intermittents de l’exploit en quête d’absolu et des inqualifiables, Santiago et sa famille en recevaient depuis plus de vingt ans. Santi se souvenait de chacun d’eux avec une précision qui laissait tout deviner de l’extrême adresse avec laquelle son esprit, toujours inconsciemment et sans jugement, lui rendait la part immatérielle de chaque voyageur transparente. Sur chacune de ses visites, aussi, Santi se souvenait d’une anecdote. Et son talent de conteur tenait des tablées en haleine. Il recevait des cartes du monde entier, des faireparts de naissance, de mariage, des remerciements chaleureux. Toute la gaité bienveillante de nos hôtes irradiait la vieille demeure dont tous les voyageurs, un jour, avaient entendu parler sous le nom de « Casa de Cilcista de Tumbaco » ou « Casa de Santiago ». L’improbable Santi, qui connaissait le monde entier pour l’accueillir chaque jour chez lui, avait même dans une commode une bouteille de vin du Jura, un Béthanie d’Arbois, que l’on déboucha pour célébrer l’amitié. L’aventure était ainsi, toujours, imprévisible, pleine de clins d’œil. Comme à notre habitude dans nos parenthèses sédentaires, nous menions à la gazinière une vie d’enfer. Nous baignons repus dans les parfums sucrés de flancs à la cocotte-minute, de farine grillée et de viande mijotée. Nous étions comblés, ravis, sans que cela n’entrave pourtant l’appel de la route  toujours aussi vigoureux dans nos veines. Maintenant que nous étions biens, il nous fallait partir, c’est-à-dire jouir une fois encore du plaisir d’échapper à nos propres chaînes et arracher du terrain à la carte.

SAmtiago, casa de ciclista Tumbaco

Pendant que je panifiais à la chaîne, Marion avait travaillé notre itinéraire. Par une piste de gros galets nous nous sommes dirigés vers le volcan du Cotopaxi, presque 6 000 mètres, mais le monstre timide ne pointa son museau qu’à la nuit tombée lorsqu’il quitta ses écharpes de brume pour laisser luire sa toison blanche sous la pleine lune.

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Les pentes étaient abruptes, difficiles à l’extrême. Il nous fallait grimper, lutter contre les dénivelés et, avant de remonter de nouveau vers les sommets, nous laisser glisser jusqu’à des rivières coincées au plus profond des ravins pour trouver un pont.

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Nous étions désormais dans la partie supérieure des montagnes. L’air était glacial et le ciel, depuis quelques jours, paraissait s’être rabaissé. Les nuages progressaient entre les massifs rocheux comme de grands troupeaux d’ovins égarés.

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Aiguillés par des paysans rompus aux raccourcis de mule à flanc de ravin, plusieurs fois nous nous sommes égarés et, engallardis par l’ignorance de ce qui nous attendait sur la crête de la laguna Quilotoa, nous avons poussé nos vélos jusqu’au rebord du cratère où l’on découvrit, époustouflés, d’impressionnantes falaises entre lesquelles les muscles de la lave avaient serti un lac émeraude. Il  était impossible de continuer notre route vers le sud par ici, nous devions faire demi-tour. Vaincus, à bout de forces, nous avons monté la tente sur la crête, dans un décor à la lisière de la fiction tant sa magie était immense.

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Le lendemain, nous sommes redescendus dans le village de San Pedro sous la pluie glacée et avons atteint, dans l’après-midi, la magnifique piste de terre tassée vers Angamarca, tracées entre les pâturages de lamas. Dans les prés, des huttes végétales, construites pour abriter les pasteurs, dressaient leur petit toit de fanes sur l’horizon. Dans les villages reculés, les idiomes vernaculaires et le Quechua se heurtaient à notre castillan balbutiant. Des femmes aux joues brûlées par le froid et les rayonnements rentraient de leur champ de patate avec un fagot d’herbe coincé sur le dos à l’aide d’une grande pièce tissée avec soin. Des porcs étaient attachés à la patte dans les fossés et aux devant des maisons d’adobe, grognant sur notre passage, peut-être pour être libérés.

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Nous sommes arrivés à Angamarca de bon matin. Les chiens écrasaient déjà les perrons tandis que le boulanger sortait ses croissants du four. A Pinopata, de petits coqs nerveux se battaient dans la rue déserte. Une dame grisonnante nous offrit des patates, du bouillon, du sucre et même une bouteille de sirop de canne. Pourquoi, comment, elle voulait tout savoir de notre aventure, intarissable en questions sagaces, et, tout aussi curieuse de notre nourriture, elle nous pria de lui offrir une cuillerée de pâtes.

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La piste en balcon vers Nindina était boueuse et plongée dans le brouillard. Nous avancions comme deux aveugles, lorgnant les ornières et les ravins. On nous indiqua la maison des femmes, un lieu où nous serions accueillis et où nous pourrions nous reposer pour la nuit. Trois d’entre elles y préparaient  du pain. Une bonne odeur de farine, de levure et de margarine embaumaient la maison construite en dur sur deux étages. L’électricité avait été coupée depuis quelques temps et tout le travail se faisait à la lueur de bougies. Les flammes dansaient dans l’obscurité, découpaient les silhouettes, les chapeaux de feutre et les nez busqués. L’une d’elles taillait de petits morceaux d’une masse gonflée à l’aide d’un grand couteau. Faisant d’une pierre deux coups, les enfants étaient là, autour du grand four à gaz qui chauffait depuis près d’une heure, ne voulant rien rater du spectacle de notre venue et de celui des pâtons.

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