Les eaux du désert

« La main ferme mais le cœur grand », tel était le slogan du parti démocrate en campagne pour les élections présidentielles de la fin du mois.

De la politique et des formules évidées, nous nous en fichions pas mal lorsque nous sommes entrés dans le département de Tolima, et plus particulièrement dans les ruines de la ville fantôme d’Armero. La politique ici n´avaient rien pu faire, pas plus que le destin, et il avait suffit d’une nuit pour emporter vingt-cinq mille personnes, la boue pour dernier linceul. Un lahar avait dévalé les pentes du volcan Nevado Del Ruiz, muant à jamais le bourg en une nécropole. Tout était resté en l’état depuis cette nuit de novembre 1985. Seule la route principale avait été reconstruite entres les murs engloutis, et de voyager dans cette tragédie nous donnait la chaire de poule.

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Plus loin, de part et d’autre du rio Magdalena, d’immenses rizicultures occupaient le terrain sous le danger des volcans. Le ciel tantôt lâcha des trombes, tantôt se desserra pour nous laisser filer vers Ibagué, puis vers une vallée ravissante où s’émancipaient mille vergers. Nous avons monté la tente dans un champ où les bêtes avaient maintenu l’herbe rase. Cette nuit là, on entendit des monstres lointains se rapprocher lentement. Le vent se mit soudain à souffler dans le ciel d’encre que des éclair brisait de lueurs chaotiques, et bientôt l’orage dévora le silence. Des trombes d’eau s’abattirent sur notre toile de tente devenue poreuse et le lendemain, les yeux creusés de cernes dans nos habits mouillés, nous avons atteint Tamirco, quelques chaumières isolées. Un vieux tendit ses doigts sur sa poitrine pour nous montrer la hauteur d’eau qu’il nous faudrait affronter si nous nous obstinions à poursuivre notre route vers San Alfonso.

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Les flots torrentiels de la veille avaient inondés les champs et les ruisseaux étaient devenues de dangereux torrents. Il n’était plus possible de passé, du moins pas avant plusieurs jours, à moins d’aller trouver le piroguier et de rejoindre l’autre rive du rio Magadaleina, ce que nous avons fait. Nous n’étions pas tiré d’affaire pour autant, car plus loin, alors que nous nous engagions sur une nouvelle piste, un garagiste dans son bleu de travail s’interposa. « N’y aller pas ! Il y a trop de boue là bas… » Au moment même où apparut un petit camion tout-terrain. Le chauffeur, qui était accompagné par un chercheur d’or ainsi que d’une mère et son rejeton, insista pour que nous montions à bord. « Allez, grimpez, vous verrez, à vélo, ce n’est pas possible, en plus c’est dangereux ce coin là, il y a trop de guérilla par ici ».

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Nous l’écoutâmes comme un père et chargeâmes nos affaires sans broncher, trop contents mêmes. Au pas, le camion traversa un village désert, puis quelques tunnels dans lesquels l’eau montait à mi cuisse avant de franchir de nouveau le rio Magadaleina sur un viaduc inquiétant. Nous longions l’ancienne voix ferrée. Le chauffeur, un vrai gaillard qui parlait fort et riait à gorge déployée, semblait connaître tout le monde sur la piste. Au milieu de nulle part, on s’arrêta prendre un père édenté qui trimbalait au bout d’un bâton patiné deux fagots de verdures qu’il avait passé la journée à ramasser. Ses chaussures, des bottes coupées à la cheville et serrée au pied par deux ficelles, semblaient des sabots de torture. Son pantalon était usé, crasseux, et sa chemise aussi éculée que sa barbe pailleuse. Mais le vieux n’en avait cure et riait les gencives à l’air comme un jeune homme débonnaire. Plus loin, on chargea vingt sacs de petits citrons verts qui embaumaient un parfum délicieux et nous soulagèrent des remugles de notre compagnon. Bientôt, dans le jour qui déclinaient lentement, nous aperçûmes les silhouettes élancées de grands cactus. Nous entrions dans la région désertique de la Tatacoa, un temple naturel pour les chercheurs d’aérolithes et les paléontologues.

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De nouveaux il nous fallut quitter la plaine, avancer vers le sud par des pistes merveilleuses qui parcouraient d’impressionnantes montagnes sous des ciels semés de choux-fleurs. Des rochers dressés en épines délimitaient l’horizon d’un côté, de l’autre des forêts de pins couchées sur le vaste territoire des tapirs et des ours. Nous y croisâmes des chevaux qui trottaient, quelques vieilles Renault 12 encore bien loin de la retraite, ensorcelés par le chant des cascades et les arômes de goyave.

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Le soleil peignait des flammes sur le clocher de la ville lorsque nous quittâmes La Plata et le rio Paez. Au delà de la ville de La Argentina, notre piste longeait un torrent tourbeux d’où s’élançaient des coteaux chargés de caféiers touffus que les paysans avaient commencer à récolter. A l’unisson ils le clamaient : « cette année sera une bonne année pour le café. »

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Accablés de fatigue, vaincus par les pentes herculéennes, nous fîmes halte dans le village de Lourdes où une femme d’une bonté rare nous prit sous son aile, madame Cordoba. Elle et son mari avaient eu seize enfants, sans compter les deux qu’ils avaient adopté. « Tous sont encore en vie » s’empressa t-elle de préciser. Ses enfants, leurs enfants, les petits enfants et les arrières petits enfants représentaient une tribu de cent soixante personnes, tout de même, sans compter les cousins bien sur. Pour les fêtes de fin d’année il fallait abattre une vache dodue et quelques dizaines de gallinacées, mais cela ne semblait pas altérer l’allégresse qui scintillait sur le visage de cette mère. Elle nous servit un café et éclata de rire quand nous lui demandâmes comment elle parvenait à se souvenir des prénoms de chacun de ses enfants. Les Cordoba nous offrirent beaucoup d’affection, de forces, de la nourriture aussi, des granadillas qui poussaient sur les terres de la famille, un petit sac de café qu’ils cultivaient, séchaient et grillaient eux-mêmes, des avocats et quelques beaux citrons. Nous en avions la certitude plus que la veille : Non, l’humanité n’avait pas de frontière.

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Par des routes toujours plus merveilleuses, nous atteindrions bientôt Pitalito, Mocoa, San Francisco par la Trampolina de la muerte, puis Sibundoy et ses druides autant chamans que sorciers, entre les averses évidement, puis d’autres montagnes de plus en plus hautes, des vallées de plus en plus profondes et belles, d’impressionnantes lagunes, la ville de Pasto puis celle d’Ipiales et ses corridors de grilleurs de cochons d’Inde et enfin, le sanctuaire de Las Lajas. Chaque jour de voyage nous donnait maintenant l’impression d’avoir abuser de l’ayaghasca des marabouts Incas. Nous étions submergés par le crescendos de nos impressions. La sémantique elle aussi, noyer dans l’immense exagération de la démesure, semblait avoir atteint les limites de son pouvoir.

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Nous étions aux portes de l’Equateur et passâmes la frontière le cœur serré tant nous avions vécu de bons moments en Colombie. Un cambiste des plus rusés nous escamota quelques pesos malgré toute notre attention. Tout avait subitement changé. C’en était fini des belles montagnes de Colombie. Nous avions atteint une autre univers, le crépuscule des Andes. Sur la route on parlait le Quechua, une langue andine, les visages s’étaient assombris, les yeux étirés, plus en fente, et des femmes à petits pieds tressaient des paniers sous leur chapeau de feutre.

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Il y avait devant nous le parc El Angel et ses étendues de frailejones, des plantes aux oreilles de lapin, une première ascension à 4000 mètres sur les pourtours des lacs de Mojanda, et puis la ligne de latitude zéro, l’équateur, si proche maintenant. L’aventure jusqu’ici, nous le sentions, n’avait offert que son prélude.

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5 réflexions sur “Les eaux du désert

  1. salut les pignons voyageurs! un petit coucou de Lomé où je séjourne encore, entre mer et montagne, cocotiers , rôniers et cacaoyers..cette année, Patricia, edwin et Sandra nous rejoignent (Sylvie, Ylan, eva, aude et moi. ) Bonne route, Jacqueline

  2. Salut les pignons
    beau morceau de trajet ! Merci pour le partage, ça donne vraiment envie de venir vous rejoindre …

    bises strasbourgeoises

    François

    PS : la voiture bleue est une renault 6

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