Un tango à Medellin

Quelques tours de roue nous suffirent pour présumer de l’indéfectible convivialité des Colombiens. Nous étions ici chez nous et nous pouvions compter sur quiconque. Au delà de Turbo, le goudron laissa place à une piste de graviers terreux, qui bientôt s’éleva dans les tréfonds du pays. Les vallées étaient devenues si profondes, si encaissées, que de longs câbles avaient été tendus entre les montagnes pour permettre aux riverains de passer d’un côté à l’autre aisément. Des cultivateurs de yucca, à qui nous demandions un lieu où camper, nos posèrent mille questions. La France était en Europe, oui. Et là bas, il y avait quatre saisons, n’est ce pas ? Qu’y cultivait t-on ? Y avaient-ils seulement des agriculteurs d’ailleurs ? Surtout, y avait-il la guerre là-bas ou bien y vivait-on en paix ? Il n’y avait pas d’électricité, promise pour bientôt et on alluma une bougie pour rompre l’obscurité et partager un assiette de haricots charnus. Fatigués, nous allâmes monter notre tente sous un morceau de toit où était encordé un très jeune veau qui ne beugla pas avant le levé du jour.

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Nous avancions maintenant au rythme des barrages militaires et franchissions des rivières au bord desquelles bivouaquaient des bataillons de soldats faisant sécher leur linge sur de gros blindés. La guerre, loin d’être terminée, était en sommeil, et les forces gouvernementales restaient en état d’alerte. Là où nous passions aujourd’hui, une zone autrefois contrôlée par la révolution, nous ne passerions peut-être plus demain. Dans la campagne, personne ne semblait en mesure d’expliquer le confit, un véritable sac de nœuds. Des guérillas marxistes s’affrontaient aux forces gouvernementales, organisées depuis près d’un demi siècle, et, devant l’incapacité de l’État à combattre cette insurrection, des factions paramilitaires s’étaient développées pour protéger les intérêts d’autres clans. Il n’y avait pas d’issues.

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A Dabeiba, le village était en effervescence. Des bustes du Christ ensanglantés circulaient sur des remorques en prévision des festivités du vendredi Saint. On entendit une fanfare répéter dans la cours d’une école. Des mineurs nous montrèrent des cailloux de quartz sur lesquels brillaient quelques paillettes d’or et une fermière nous offrit du fromage frais. On acheta des bananes, quelques pains et de la boquadilla, une pâte de goyave. La commerçante frotta notre billet sur une feuille blanche. « S’il déteint, c’est que c’est un faux et je le refuse » expliqua t-elle.

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A Santa Fe, ancienne capitale de Colombie, la foule abondait dans le petit centre coloniale. Des géraniums pendaient aux balcons, les façades étaient claires, rehaussées d’huisseries sombres. On y vendait des beignets au chorizo, des chapeaux de paille et des sorbets colorés. Les vacanciers s’y adonnaient à la dolce vita aux terrasses des cafés en savourant un tinto bien sucré ou une verre d’agua panela.

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Nous avons longé une large rivière qui coulait au fond d’une vallée fertile. Des grands arbres morts, polis par le temps, intensifiaient la beauté végétale des vergers voisins. De part et d’autre de ce couloir naturel s’élançaient des façades abruptes sous de hautes montagnes. A la pointe de l’une d’elles, à quelques kilomètres à peine, nous pouvions distinguer très nettement un clocher, celui du village d’Armenia Mantequilla d’où il suffirait de nous laisser glisser dans la vallée de Medellin. Pour l’atteindre, notre carte indiquait un raccourcit par les crêtes, mais les riverains furent unanimes : « Impossible A pied, il faut trois heures pour escalader ce chemin de mule. Avec vos vélos, le soleil vous tuera avant même d’avoir atteint la pointe. » Nous étions têtus mais pas fous, retenue qui nous coûta deux jours d’approche et d’interminables ascensions par des lacets empierrés que traversaient de petits torrents qui bruissaient sous les feuilles mélangées. Nous traversâmes des hameaux où il n’y avait pas un bruit sinon le hennissement des mules et les sifflements des coup-coupe dans les caféiers. Sous un épais matelas de nuages empalé sur la pointe des massifs, les montagnes se déployaient à perte de vue, aussi belles qu’immenses, zébrées de précipices au fonds desquels des chercheurs d’or cognaient dans l’eau brune. Les sentiers de bétail lacérait les prairies pentues qui de loin imitaient des écailles. Deux hommes qui descendaient la pente en fumant de l’herbe s’arrêtèrent un instant pour voir comment nous nous tirions vers le haut.

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Quand nous entrâmes dans Armenia Mantequilla, nous allâmes nous affalés avec un soda sous lel clocheton qui nos narguait depuis trois jours. Dans le bar, des hommes en sombrero qui buvaient du café en jouant aux cartes nous examinèrent furtivement. Le jour déclinait et les travailleurs rentraient des champs avec tous leurs outils, à pied ou à cheval, dans une fraîcheur d’altitude. Des Jeep Willys transformées en taxis collectifs faisaient le plein de passagers avant de s’en aller braver les layons alentours. A l’horizon, nous pouvions voir une lumière bleutée se rapprocher en soubresauts. On demanda à monter la tente dans un parc adjacent mais le capitaine de la Police du hameau, un chauve costaud au visage carré, insista pour nous offrir le gîte dans l’auberge attenante. Cette attention venait à point car tout juste nous étions nous installés qu’un orage démentiel s’acharna sur le voisinage.

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Le lendemain apparurent au fond d’une énième dépression les tours ocres de Medellín et de son immense banlieue que la mauvaise réputation frappait durement. Les constructions de brique formaient une pelisse oblongue qui s’étalait comme une pâte d’arachide en remontant sur les bords aussi pentus que pauvres. Le cartel de Medellín, qui dans les années quatre-vingt exportait près de cent tonnes de cocaïne vers l’Amérique du Nord chaque mois, avait fait la fortune de l’homme considéré comme le plus grand trafiquant de tous les temps, Pablo Escobar. Vingt ans après avoir été abattu, il faisait encore parler de lui. Une fille de joie que la vertu ne faisait plus manger avait cracher le morceau et que Pablo n’était pas un bon coup, tout le pays le savais désormais. Qu’en pensions nous ? Pas grand chose, nous avions besoin de repos.

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L’époque où la ville dénombrait trente mille meurtres par an semblait belle et bien révolu. Le centre avait été nettoyé, les cartels démantelés, les favelas désenclavées avec des téléphériques venus des Alpes. Dans les rues où sonnaient les guitares, on vous alpaguait pour vous vendre des jus de fruit, des baskets flashy, des communications téléphoniques à la minute ou des cigarettes, des casseroles en aluminium ou du silicone. «A la orden » (à votre service) vous disait-on cent fois par heure. Des estropiés faisaient la manche sagement dans la foule massive qui se muait telle une cohorte romaine. Les fumeurs de cracks étaient affalés à l’écart, apathiques jusqu’à la prochaine dose. Les restaurants servaient du poulet frit, et tout le reste aussi. Devant les églises manifestaient les mères des enfants disparus de la guérilla. Et puis il y avait aussi les nombreuses statues plantées avec élégance dans le décor urbain, des femmes de bronze aux formes excessives, la signature de l’enfant de la ville, Botero, dont l’inspiration paraissait jaillir des rues voisines.

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Dans la soirée, après avoir retrouvé un ami installé ici avec sa femme Colombienne, nous sommes allés au Bar Atlenal, un lieu que nous ne sommes pas prêts d’oublier. La carte de visite qu’on s’empressa de nous donner ne mentait pas d’une syllabe : On y écoutait bien les meilleurs tangos tout en étant bichonné. Le portrait de patron, Anibal Jojas, trônait en hauteur derrière le comptoir, à côté de celui du précédent, mort depuis très longtemps, juste au dessus des bouteilles de bières couchées sur le flanc et montées en étages sur quatre niveaux comme dans une cave de grands vins. Au fond, trois clients s’enfilaient des rasades d’agua ardiente sous un néon qui renvoyait de l’endroit une ambiance de cuisine démodée. Sur l’un des murs étaient encadrées les photos des équipes de l’Athletico National ayant remporté le championnat Colombien de football depuis quarante ans, et en face, les clichés de chanteurs de tango, dont le fameux Gardel, mélangés à l’image jaunie d’une femme nue, jeune et belle, sur laquelle le patron attira toute notre attention. « Vous voyez cette femme, là, je la connais bien, elle a 70 ans aujourd’hui » lâcha t-il. Mais ce qui attira notre attention plus encore que cette femme nue se trouvait dans un autre recoin, un objet d’un autre âge, une véritable pièce de musée venue de Chicago, un Seeburg Select-O-matic 100 de 1952, la crème des jukebox à vinyle. Le patron peina à contenir sa satisfaction quand il vit que nous louchions sur sa machine. Il mit une pièce de deux-cents pesos dans la commissure puis sélectionna un disque avec la console dont les touches de couleur ivoires ressemblaient à des dominos. La machine se mit en branle, d’un bras alerte attrapa le 45 tours pendant que d’un autre elle approcha son diamant de la piste. Quelle magie quand le son filtra du colosse et qu’on entendit Dolor immenso de Porfirio-Diaz, datant de 1947, puis beaucoup d’autres. Il y avait vraiment tout, ici, pour nous réjouir : Une machine de musée, extraordinaire, un patron ventru fort sympathique et de l’aguardiente aromatisée à l’anis bien plus que nous pouvions en boire.

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3 réflexions sur “Un tango à Medellin

  1. Très beau texte, c’est comme si on y était. Belles photos aussi mon salaud!
    Je termine un petit périple avec ma femme au Maroc et suis frappé d’un torticolis tenace…à croire que je serai obligé d’abandonner le vélo….Ah quand la jeunesse commence à se dissiper dans l’air….
    Bises à vous deux.

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