Le Darién du San Patricio

Nous avons passé plusieurs jours dans une auberge du vieux Panama à nous gratter la tête et à ronger notre frein. Bon sang, comment allions nous franchir l’unique maillon manquant de la route panaméricaine, el tapon del Darién (Darién Gap), une contrée de jungle profonde et de marécages résonnant d’anophèles, le refuge inviolé d’un ramassis de guérilleros et de trafiquants? La carte indiquait une piste à l’ouest des marais d’Atrato, vaguement tracée, qui toutefois disparaissait soudainement plus au sud dans les bosquets de Colombie.

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Je faisais la grimace. Non, la carte n’offrait aucune solution terrestre. Nous le savions depuis que nous avions quitté l’Alaska. Éviter l’obstacle des futaies hantées me chiffonnait. J’aurais voulu foncer tête baissée dans le merdier du Darien, laisser la raison au tiroir et passer en force, rester sourd au discours de Marion, que nous n’avions rien à prouver, à nous-mêmes pas plus qu’au monde entier. A temps je recouvrai les sens et mes berlues d’explorateur insatiable s’évaporèrent dans le puissant désir de poursuivre l’aventure au delà de cette jungle sauvage. Un pont aérien vers le sud était assuré par plusieurs compagnies respectables et des croisières en voilier vers Cartagena, astucieusement fabriquées pour des passagers argentés, vantaient leurs services dans le milieu backpacker. Restait un ultime épilogue, plus séduisant que tous les autres. Des navires commerciaux naviguaient entre les îles San Blas, les cales pleines à craquer de vivres et de carburant, ainsi que des barques à moteur assurant le transport de passagers vers les confins de l’archipel.

DSC09009 route pour Carti Panama

Les hautes tours de Panama City s’effacèrent définitivement lorsque se dessinèrent peu à peu les collines couvertes de teck que nous devions franchir pour atteindre Carti. Vertigineuses, les pentes incendièrent nos jambes avant de consumer nos freins. Quand le liseré céruléen de l’océan se présenta enfin, ponctué de quelques baraquement bâtis sur la mangrove, un immense soulagement parcourut notre corps. Malheureusement, il n’y avait aucun navire marchand attendu dans les prochains jours. Seule une petite barque à moteur, le San Patricio, quitterait la plage à l’aube avec ses passagers pour desservir les villages de l’archipel, cap au sud. Nous n’avions pas à hésiter.

traversée Darien Gap à vélo

Le timonier fit le plein de carburant, presque quatre-cents litres avec une pompe manuelle percée, et le bateau s’ébranla dans les vapeurs de pétrole mélangées aux embruns salés. Un pilote posté à la proue du bateau indiqua au barreur un chenal entre les récifs et les corolles de rochers d’atolls restés vierges. Plus au sud, nous croisâmes des pêcheurs sur des embarcations à voile triangulaire, longeâmes des îles couvertes de cocotiers, paisibles, et d’autres excessivement colonisées, toujours en expansion et dont les huttes sur pilotis s’avançaient sur les eaux. Au loin, la côté continentale dressaient ses montagnes et leurs fouillis de verdure sous les brumes matinales qui se transformaient en nuages rondelets.

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Au delà des frontières de l’archipel des San Blas, dans la mer ouverte, le bateau se cabra contre les éléments. La houle s’accentua dans le vent fort. Les eaux montrèrent un nouveau visage, coléreux et menaçant. Nous avions déjà navigué plus de sept heures. Nous étions fatigués, lessivés et rincés. L’arche peinait à monter la pente des vagues avant de piquer dans les creux et de taper sa coque dans des fracas de tonnerre. Nous nous accrochions comme nous pouvions. Nos chevaux de fer bondissaient avec d’autres ballots entre les bastingages. Au bout de dix heures de navigation, nous n’avions toujours pas atteint notre destination. Les cuves de carburant étaient presque sèches, la nuit plongeait l’horizon dans un flou énigmatique et inquiétant. La capitaine décida que nous ferions halte dans le village de Armila où vivaient des indigènes de la peuplade Kuna. Avant de nous reposer, il nous fallut rassembler nos forces et haler la lourde barque dans un goulet d’eau douce qui remontait vers une lagune bordée de huttes végétales.

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Le lendemain, plus encore que la veille, la mer semblait une pâte cimenteuse, dure, avec d’insondables tourbillons d’écumes qui dessinaient à la crête des vagues des lames acérées. D’impressionnants rouleaux venaient se briser à l’entrée du lagon sous les ciel querelleur, la même où nous devions sortir. Le capitaine, en homme avisé, qui lisait sur l’horizon toute l’incertitude de notre percée vers la Colombie, exigea que nous nous acquittions des frais de voyage avant d’atteindre Puerto Obaldia. La marrée était basse, et le bateau s’échoua sur le banc de sable qui séparait l’eau douce de l’océan en rage. La capitaine et son timonier exhortèrent les hommes de sauter à l’eau et de pousser le bateau face aux vagues, tandis qu’un autre marin, muni d’une perche de bambou, tentait de le maintenir vers son cap. Libéré, le bateau se mit à tanguer dans les périlleux remous qui l’emportèrent comme une carapace vide, manquant de le renverser à plusieurs reprises. Avec peine, nous parvinrent à remettre l’étrave face au large, mais, lorsque la mer nous offrit enfin une fenêtre pour l’infiltrer entre deux rouleaux, le moteur hésita avant de s’étouffer, nous jetant impuissants à la force démoniaque des flots agités. Ce jour là, les chances de nous tirer d’affaire, si d’apparences nulles, étaient seulement maigres. Le timonier trifouilla le moteur d’une main experte et en quelques instants, les gaz poussèrent in-extremis la coque au sommet d’une vague couperet. La peur, tel était l’unique sentiment que tous à bord nous avions en commun.

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Quand le San Patricio arrima ses bouts à Puerto Ovaldia, nous étions saufs, à la porte du Panama, encore à distance de la Colombie. Une autre lancha nous conduisit à Capurgana, très animé à la veille de la semaine Sainte, où d’impassibles agents tamponnèrent nos passeports. Un dernier bateau, taillé en coin comme une fusée, nous fit survoler les flots jusqu’à Turbo où résonnait l’inépuisable vacarme des mobylettes. Les filles, sur leur trente-et-un, crânaient dans les ruelles de commerces bien-portants Des hommes poussaient des brouettes de papayes parmi la foule et des caissons de collection. Les restaurants servaient de la soupe de poisson à la noix de coco, des galettes de riz au citron et des fruits jusqu’alors inconnus tandis qu’au port, à l’abri des regards curieux, on alourdissait de vieux bateaux aux coques roussâtres avec des marchandises plus que douteuses. Notre percée vers le sud était irrémédiable et le Darién ne serait bientôt plus qu’un lointain souvenir. Nous avions faim de Colombie.

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