Le miroir des volcans

L’eau avait coulé sous les ponts. Nous avions marié nos amis comme il faut jusqu’aux dernières heures de la nuit et dans la foulée célébré ma trentième année avec un dix-huit ans d’âge de Flor de Caña élevé dans une barrique de chêne blanc. Un peu plus tard, soulagement, nous apprenions que l’histoire du célèbre naufragé était authentique. Le polygraphe avait parlé, donc, et les spécialistes tirés leurs conclusions. Tout était vrai, cohérent, les oiseaux mangés crus, le sang de tortue bu à grande goulée et la dérive infernale de plusieurs milliers de kilomètres à travers le Pacifique, seul aux côtés de l’océan et du Tout Puissant. Tout était vrai est tant mieux car cela réaffirmait une chose, que des bonimenteurs puissent monopoliser les médias de tout un pays si longtemps restait l’apanage des politiciens.

Mais à vrai dire, peu importait maintenant, la pluie pas plus que le soleil, les élections présidentielles pas plus que le fameux naufragé. Quitter nos habits propres et notre instinct de sédentaire, mobiliser notre énergie pour satisfaire aux exigences de l’aventure, il n’y avait guère plus que cela qui nous obsédait. Nous devions reprendre notre chemin vers les brumes glacées de l’extrême sud américain, et, comme à chaque nouveau départ, nous n’étions que peu sûrs de l’effort qu’il nous en coûterait.

Le tumulte des klaxons s’étouffa rapidement, les gaz d’échappement se dissipèrent, leur arrière-goût avec. San Salvador n’était plus qu’une trace dans notre esprit lorsque nous avons atteint les douces plages de la côte Pacifique. Dans la campagne régnait un silence d’église sans fraîcheur. Nous avancions sous nos masques de souffrance dans une chaleur de four à pain.

Volcan San Miguel El Salvador Plage El Cuco El Salvador

Nous avons acheté une belle pastèque sur un éventaire bancal et échafaudé notre stratégie pour quitter le pays. Nous atteindrions La Union dès le lendemain où nous embarquerions directement vers le Nicaragua en évitant le Honduras. Mais nos plans, perméables au fortuit, sitôt fondés furent ébranlés par la rencontre d’un homme d’exception dans un minuscule village de la Carretera del Litoral, si minuscule d’ailleurs que son nom ne figurait pas sur notre carte détaillée. Jose Ines était à la frontière du personnage de fiction, vaste d’esprit, toujours en éveil, et dont les seules trente-sept années d’existence lui avaient suffit à étrenner plusieurs vies.

José Ines

Né dans une famille de onze enfants, il avait fuit la guerre civile à l’âge de quatorze ans, traversant le Rio Grande avec plusieurs de ses frères et atteignant le Québec où il resta vingt ans, le temps de devenir homme et de se décider à faire le chemin inverse à vélo. On l’avait confondu avec un braqueur de banque au Texas et jeté en prison avant de se confondre en excuses, on l’avait aussi accueilli, aidé, soutenu. Toutes les péripéties de son épopée l’avait finalement grandi, et si tout n’avait pas été simple dans ce retour et qu’au village à jamais il serait incompris, tous les jours il se félicitait d’avoir osé ce beau retour voyage vers sa terre d’enfance. Il avait épousé une femme remarquable, baptisé deux enfants et lancé une première épicerie, puis deux autres, et ils s’investissait dernièrement dans le commerce de maïs, achetant de grands sacs aux petits producteurs qu’il revendait en ville pour un bénéfice de deux dollars l’unité. Profit modeste, peut-être, mais son ardeur à brasser journellement une vingtaine de sacs lui fournirait bientôt de quoi construire la maison de ses rêves, avec étage(s) et climatisation.

Aussitôt présentés, il allait sans dire pour Jose Ines que nous nous reposerions chez lui, qu’il nous présenterait son travail en citant du Facundo Cabral et qu’il nous chanterait du Brel et du Piaf au volant de sa vielle Nissan en nous conduisant à l’immense marché de San Miguel où il fait ses achats quotidiens pour ses magasins. Quand nous avons enfourché nos vélos, après deux jours de trêve, Jose Ines nous souhaita bonne chance dans son français parfait.

Marché de San Miguel Marché de San Miguel DSC07948

A La Union, en direction du Nicaragua, la mer frémissait entre les reliefs de couleur fauve assis dans la mangrove verdoyante. La petite ville, contre-indiquée par les manuels touristiques, était le genre d’endroit que le charme séduisant de la banalité rendait agréable aux voyageurs de notre espèce. Nous devions toutefois avancer. Les derniers bateaux avaient quitté le port et nous ne pouvions compter sur un embarquement avant plusieurs jours. Qu’a cela ne tienne, nous allions finalement passer par le Honduras pour atteindre la frontière du Nicaragua.

Un père édenté nous offrit l’eau de son puits, mais nous avons bu une grande bière pour fêter notre dernier bivouac au Salvador. Nous avons monté la tente sur un terrain de terre craquelée, cachés derrière des fourrés écorcées par le bétail. Il était trop tard pour changer de campement quand nous avons compris que le sol restituerait cette nuit la chaleur emmagasinée durant la journée. Il faisait noir, je comatais en sueur. Les chiens se mirent à hurler, les coqs à chanter, et la terre se plissa puis roula sur elle même comme s’il elle passait au tamis. Les vibrations durèrent quelques secondes et le calme total revint aussi soudainement qu’il avait été interrompu.

Bivouac El salvador couché de soleil El salvador

Un cambiste nous donna un peu de monnaie locale et les autorités tamponnèrent nos passeports. Le drapeau du Honduras flottait comme un poisson en fuite dans le ciel océan. Dans ce pays, les villages de maisonnettes tuilées alternaient avec des espaces mornes, desséchés, parcourus par des calèches et leurs cochers en haillons, et toujours ponctués de clochers de toutes sortes, hauts, petits, larges, minces, minutieusement bâtis dans la pierre taillée ou jeté vers le ciel en béton armé. Dans les fossés, sous des châssis de bois, à l’ombre du knout solaire, on vendait de la pastèque depuis des hamacs éculés, on allait puiser de l’eau et à mesure que montait la chaleur, on s’employait à économiser le moindre geste.

Ce soir là, nous avons monté la tente dans la cour d’Alejo, un jeune homme employé dans les cultures de melons et de pastèques. Alejo, qui aimait partager son savoir, nous expliqua tout de ces fruits que nous mangions depuis toujours sans nous poser la moindre question. Toute la production partait par bateau vers l’Europe et le Japon. Les fruits étaient récoltés à mi croissance, en respectant le cahier des charges sur la densité de la chaire et la teneur en sucre, placés dans des conteneurs réfrigérés puis expédiés pour être consommés jusqu’à six mois plus tard. Six mois dans un réfrigérateur géant à parcourir les océans, tel était donc le destin des melons d’Alejo, six mois entre les mains d’une vraie folie déguisée sous l’habit du progrès.

Carretera vieja a Leon Nicaragua

Dès le lendemain, déjà, nous avons passé la frontière du Nicaragua. Nous allions vite dans la campagne brûlante. Des hommes lavaient des camions venus du Mexique sur le bord de route tandis que d’autres tracteurs étaient à l’œuvre dans les immensités de canne à sucre, tirant de gigantesques remorques semblables à des wagons de train et laissant dans leur sillage de poussière un horizon moka. Avec le dernier tremblement de terre, on annonçait le possible réveil d’un volcan, peut-être le San Critobal qui crachotait timidement et que nous avons contourné pour rejoindre Leon puis Managua, la capitale, où nous avons retrouvé Geneviève et Jean Pierre, les parents de Marion. Ils apportaient dans leurs valises des pièces de rechange, des produits de terroir, et tout ce qu’il fallait pour voyager avec nous aux quatre coins du Nicaragua.

DSC08092 Ile Ometepe ferry

Avec eux, nous avons battu les sentiers du volcan de Masaya qui pulse ses fumées toxiques comme une mousse s’étirant dans le vent en longs fils d’écume, visité la ville coloniale de Granada où les calèches encombraient la grand place imprégnée des odeurs de crottin, navigué jusqu’à l’île d’Omoteppe sur le grand lac Nicaragua, toujours rythmé par les calembours de Jean Pierre, parcouru le pays jusqu’à Rivas, San Juan del Sur et ses plages de carte postale où nous avons été rejoins par Cécile, une amie de passage dans la région. Nous avons vu beaucoup, des lieux squattés par des hordes de blancs becs se fuyant du regard de peur d’affronter l’insoutenable panurgisme de l’homo-touristicus, des coins paisibles où la terre entière vous appartient, des contraires et des absurdités.

Volcan Massaya Lac Nicaragua

En reprenant nos vélos de fer, nous avions perdu en force ce que nous avions gagné en connaissance du Nicaragua et nous n’avions plus les jambes pour aller là où notre ignorance nous aurait porté sans faillir. Nous avons quitté Managua à la peine. En fin d’après-midi, le soleil s’abandonna à sa chute et se liquéfia lentement à la surface du monde. Quelle soulagement lorsqu’il s’écoula sur la table de l’horizon !

Le lendemain, le soleil revint de plus belle comme à chaque jour de la saison sèche. Nous étions dimanche et une trentaine d’hommes s’était rassemblée pour une partie de base-ball dans un champ isolé. Quelques curieux qui avaient fait le déplacement à cheval observaient en silence, assommés par le gourdin de chaleur, sollicitant parfois la vendeuse de boissons fraîches qui avait tiré sa glacière sans roulettes du village jusqu’à l’ombre d’un arbre frêle. Il fallait du courage, pensai-je, pour s’escrimer à cogner aussi violemment une balle et courir hardiment dans pareille torpeur, mais très vite, je compris qu’ils étaient venus pour gagner de l’argent, misant sur chacune des parties, peu mais misant tout même, suffisamment pour décupler la bravoure.

 Parking Nicaraguaien

Comme cela se produit chez les voyageurs au long-cours, nous avions commencé à perdre de nouveau la notion des jours et des heures. Pourtant, dans un village, nous avons demandé à un enfant à quelle heure il irait à l’école le lendemain. Sa réponse fut celle d’un grand voyageur «après m’être levé, comme tous les matins. »

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Nous avons traversé une campagne magnifique dans laquelle la végétation dense alternait avec les pâturage de vaches hindoues. Des branches de ceiba tendaient leur longs cous au dessus des troncs forts, cherchant à lécher de leurs feuilles la lumière nourricière. Les frondaisons des arbres solitaires découpaient sur le sol des auréoles de noirceur que nous dépassions avec tentation. Des buissons de lauriers roses aux corolles révulsées parfumaient les airs d’arômes de nougat.

campagne nicaraguaienne

Il y avait peu de voiture, quelques motos, beaucoup de chevaux entre les villages où d’énormes truies grognaient dans la poussière, et bientôt, nous avons atteint San Carlos Los Chiles, tout au sud du lac Nicaragua étendu comme un long miroir d’argent sous le ciel pesant. San Carlos était une ville tranquille où les policiers saluaient chaque véhicules devant le marché et où les hommes, tout en se curant le nez, indifférents aux balai des porteurs de plantains et des piroguiers, buvaient de la bière Toña en étudiant les galbes des passantes.

Port de San Carlos Nicaragua

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