Guatemala, Salvador et volcans

Nous le savions, la route vers San Cristobal de Las Casas, quatre-vingt kilomètres à travers les montagnes, serait l’une des plus difficiles de notre traversée des Amériques, avec une ascension de plus de 2 300 mètres par une vieille chaussée tracée sur le dos des volcans de l’arrière pays.Tuxtla s’éloigna dans le fond de vallée. Le long de la route bordées de champs obliques où les hommes travaillaient à la seule machette, des femmes en tenues violettes rentraient chez elles chargées de branches pour les feux de cuisson tandis que d’autres, restées au village, tissaient de belles tenues sur des métier en bois ou étalaient du linge dans l’herbe pour le faire sécher. Il n’y avait guère que quelques marchands d’oranges et de tortillas pour s’aventurer sur cette route, et le sentiment d’isolement se renforça très nettement à mesure que nous avancions vers les pointes des volcans. A San Cristobal où nous sommes arrivés perclus de fatigue, cet isolement n’était qu’un souvenir, et des touristes venus des quatre coins du monde arpentaient le centre et ses ruelles de vieilles pierres.

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Puis, peu après Comitan, pour atteindre le Guatemala et ses gigantesques volcans dressés comme une herse sur l’horizon, nous avons plongé dans la fournaise, l’ultime plaine du Mexique. Les terres bien irriguées y donnaient de la banane, des citrons, des oranges, toute sorte de légumes et de fruits sucrés. A la tombée de la nuit, discrètement, nous avons installés notre tente sous de beaux manguiers.

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Au loin, à la pointe des montagnes, de gros nuages bedonnants montèrent dans le ciel en gonflant, teintés de mauve et de couleurs sanguines, avant de disparaître sous les étoiles. Au champ du coq, nous avons fait route jusqu’au Guatemala. La frontière, installée au bout d’un corridor de boutique fourre-tout, n’était qu’une simple barrière que les porteurs et cambistes franchissaient sans le moindre contrôle. « Le Guatemala, c’est l’Inde des Amériques » nous avait annoncé Don Diego, rencontré à San Cristobal, les yeux serrés par la marijuana. Dans les petits commerces, on vendait des papas fritas bien dorées, des culottes si mal présentées qu’elles semblaient toutes pour des grand-mères, des marmites aussi profondes que des puits, des coupe-coupes de toutes les proportions, des tortillas façonnées à la main ou encore des sacs de pains. Sur leur passage, les chicken-bus repeignaient la campagne, vomissant des fumées asphyxiantes. Bâtés de bagages et de marchandises, leurs trompes hurlaient à l’approche des villages où les passagers les plus alertes montaient à bord à la volée. Les vieux caissons mexicains, ici, étaient devenus des véhicules modernes. Des Land-Cruiser plus que trentenaires descendaient des volcans en gémissant, tractant les récoltes de café qui sécheraient dans les cours, sur les toits, partout où le terrain avait été aplani, car désormais, au pays des mille volcans, tout autour n’était que pente, un dédale de précipices vertigineux.

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La route s’éleva bientôt au dessus des profondeurs de la gorge, longeant une rivière traversée par de longues passerelles câblées menant à des villages d’adobe. Un père guidait dans son champ retourné une paire de bœufs. Il plongea la main dans sa poche et m’expliqua ce qu’il allait planté, des haricots rouges. Il nous fallut escalader une barrière de volcans à plus de 3 000 mètres d’altitude pour apercevoir enfin Xela, aussi appelée Quetzaltenango. A l’heure où nous y sommes rentrés, les écoliers en uniformes bleu et blanc s’y répandaient comme un fluide. Les bus s’énervaient aux carrefours et les derniers rayons du soleil répandaient une lumière orangée sur les belles façades travaillées. Au Parque Central, on retirait pour la nuit le drapeau national. Trois policiers en uniforme étaient affectés à cette tâche, et le soin avec lequel il plièrent l’étendard était éminemment paternel. Dans le parc, quelques amoureux se bécotaient sur leur nuage, dérangés de temps à autres par les vendeurs de jus ou de bonbons à l’unité. La guerre civile, qui avait durée près de trente ans, semblait oubliée. Par contre, tout le monde parlait encore d’un contentieux entre deux marques de bière, la Gallo, produite localement et la Bravha, venue du Brésil et moitié moins cher.

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Nous sommes restés à Xela deux jours, le temps d’apprécier son climat montagnard, ses brumes matinales et son grand marché. Pour atteindre le lac Atitlan plus au sud, il nous fallut grimper encore, sortir de la cuvette de Xela, hisser nos vélos à travers des forêts de pins vers d’autres sommets où l’on bêchait des buttes le dos plié, puis plonger entre les caféiers et les avocatiers par des routes aussi pentues que des escabeaux, si bien qu’en quelques kilomètres, nos freins s’étaient rongés plus encore que sur toute la distance des Rocheuses. Sous la tête des volcans prise dans les nuages dormaient les eaux du lac. Nous avons chargé nos vélos sur le toit d’un petit bateau pour poursuivre notre route vers la côte océanique et regagner la panaméricaine. Deux mormons à qui je demandais notre route nous renseignèrent très clairement avant de m’expliquer qu’ils avaient été créés par Dieu. J’opinai du chef, car la nuit tombait et l’heure n’était plus à la discussion.

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Le soleil se leva entre deux gros arbres en bordure du champ de cannes à sucre où nous nous étions installés. Il transperça une couche d’air bleu, bien tassée, qui se dilua sous les immenses volcans que les brumes de la veille nous avait cachées. Il était six heures du matin et des hommes passaient déjà là, dans la demi-noirceur, leur coupe-coupe à la main, s’en allant probablement couper de la canne à sucre. Dans toute la région flottait des vapeurs de confiserie et de fiente de poulet. Des usines de la taille d’aciéries y produisaient de la mélasse par millions de tonnes, alimentées par des camions tirant jusqu’à cinq remorques. On incendiait les travées pour y circuler durant la récolte et des pluies de cendre s’abattaient à perte de vue sur la plaine. Dans les champs, ce jour là, nous avons pu observer un tableau pittoresque dans lequel se mélangeait Germinal et la Case de l’oncle Tom. Des légions de travailleurs noircis par les cendres se hâtaient sous les ordres d’une poignée de cols blancs. Par milliers, ils remontaient les plantations comme des machines, formant des gros fagots avec les longues tiges. A notre vue, ils eurent un instant de récréation et levèrent la main pour nous acclamer.

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Nous avions décidé d’éviter la capitale du pays, retrouver rapidement le calme des routes de campagne qui menaient au Salvador. Pour la énième fois, on nous mit en garde contre les bandits. Le Guatemala était un pays hasardeux, avec pléthore de crapules armés. Le mieux, pour beaucoup, aurait été de renoncer. A les écouter, le Salvador serait pire encore. On nous volerait, on nous ferait la peau. Étions nous seulement armés nous demandait-on ?

DSC07799 DSC07764 Les on dits avaient déserté notre esprit lorsque nous avons passé la frontière. Sur les bords de route où l’on nous saluait volontiers, les visages étaient étonnement pâles. Sur les poteaux électriques, des affichettes du parti de droite, bleues, alternaient avec celles du parti de gauche, rouges, deux clan qui plus de dix ans s’étaient affrontée dans une guerre sans merci. Le hasard du calendrier, donc, voulait que nous arrivions entre deux tours d’une élection présidentielle. Toutefois, en mal d’idées dans l’entre deux tours, la presse du pays s’était fabriquée une troisième voix, beaucoup plus neutre, par l’intermédiaire d’un héros qui faisait vendre du papier, un pêcheur de requin qui avait dérivé durant plus d’un an dans le Pacifique avant d’être miraculeusement secouru sur les îles Marshall. L’homme, qui avait été retrouvé étrangement gras suscitait le débat, clamant haut et fort avoir mangé des oiseaux, des tortues et du poisson cru. Qu’importe, son héroïsme captivait les foules du petit pays et quand son épopée ne faisait pas la couverture des quotidiens, on lui consacrait des cahiers spéciaux où l’on exhibait son destin sous toutes ses coutures. On le montrait dans une ambulance, dans un avion, avec et sans sa barbe de Robinson. Et si l’on avait rien à se mettre sous la dent, que les images manquaient, on publiait des photos de sa mère en train de façonner des pupusas, de la façade de l’hôtel dans lequel il était alité sur les îles ou même des clichés des journalistes qui l’attendaient à l’aéroport, alors que dans le même temps, on ne consacrait qu’un morceau de papier au réveil d’un volcan non loin de la capitale où nous venions d’arriver.

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