Le souffle du Chiapas

Les chiens n’avaient pas cessé d’aboyer et j’avais passé une mauvaise nuit. Ce matin, contre nos habitudes, nous avions décidé le prendre notre petit déjeuner à Copala, dans le premier comedor venu. Nous y avons commandé deux assiettes d’omelette au chorizo à une petite dame un peu sourde, avec des frijoles et du café aussi. Elle alluma sa fourneau, cuisina d’abord deux poissons et du mole pour un habitué qui s’en allait couper des bananes avant de préparer une bassine de pâte à tortilla. Enfin, quand nos ventres gargouillèrent assez pour les entendre supplier malgré sa surdité, elle s’attaqua à nos omelettes avec une nonchalance si sincère qu’elle en était touchante. Au dessus des tables flottaient des guirlandes multicolores à l’effigie de la vierge. En face, de l’autre côté de la rue, quelques hommes écorçaient une montagne de noix de coco à l’aide de couteaux en formes de crochets. Une meute de chiens errants passa en gueulant et quand nos assiettes furent nettoyées, leur fond presque limé par le frottement des tortillas, la vieille dame eut le même air soulagé que le notre.

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Ce jour là, nous avions besoin de graisse pour les roulements de nos vélos. Un mécanicien qui travaillait dans un pièce obscure où pendaient des radiateurs et des pare-chocs nous en offrit, avec le ceviche et les crackers salés qu’il se gardait pour le souper. Son établis était couvert de scories et de pièces en tous genres. Un poste à souder agonisait sous les chiffons durcis de crasse et de limaille. Une odeur de vidange, de rouille et de durit chauffée avait colonisé le voisinage de l’atelier. Dans la cours trônaient une poignées de véhicules dépecés, sans valeurs, ainsi qu’un trésor d’un demi-siècle, une Jeep. Notre ami l’avait lui-même retapée, des bielles au plancher, et comme nous étions intrigués par les dents de requin qui avaient été peintes sur la calandre, il sauta à bord et actionna l’injection à l’aide d’une pompe à main. Pis, avec un expression qui mélangeait autant d’appréhension que de jubilation, il tourna un morceau de clé dans le barillet usé. L’engin hésita longuement et poussa soudain un cris sauvage au même moment que fit irruption une fumée de remorqueur. Il enclencha un rapport et écrasa les gaz, provoquant une tornade de poussière qui éclipsa la fumées sombre.

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Comme prévu, nous sommes entrés dans l’État de Oxaca le lendemain matin. Quelques bétaillères conduites par des hommes en sombreros clairs nous dépassèrent lentement, ainsi que des camionnettes taxis. Tout ici me rappelait le Montana, d’abord les herbes sèches dans les prés, puis les nombreux chevaux. La route était peu encombrée, et à midi, nous n’avions vu qu’un petit vendeur de pastèque lorsque nous sommes tombés sur une cinquantaine de cyclistes qui se rendaient en pèlerinage à Juquilia. On nous offrit du chicharon, c’est à dire de la couenne de porc frite, ainsi qu’un bon moment de convivialité. Les plus jeunes voulurent une photo aux côtés de Marion, les plus âgés, moins téméraires, s’attardèrent de longs instants sur nos montures d’acier. A la voiture qui suivait le cortège était accrochée par la tête un serpent de deux mètres trouvé mort sur la route, lequel ferait un parfait ceinturon.

Dans les villages paisibles nichées dans les recoins de la petite montagne côtière, des porcs couinaient dans les compostes, à côté d’églises parées de flamboyants et d’épiceries bien achalandées. Devant les petites maisons colorées, des enfants s’exerçaient à la flûte à bec pendant quel leurs mères se démenaient au dessus de leurs marmites. A Pinotepa où la vie battait son plein, les vendeurs de hamac remontaient la rue principale sous leurs fardeaux de toiles, disparaissant de temps à autre dans des cumulus de gaz d’échappement, et, à Jilitepec, poussé par les odeurs de farine grillée et de sucre caramélisé, j’allai frapper à la porte d’une boulangerie qui venait de tirer son rideau. On m’ouvrit d’abord la porte de derrière, puis, après avoir zigzagué entre un pétrin en ciment et des rayonnages de tôles de cuisson, une cellule fermée à triple tour où patientaient des restants de pâton pour le lendemain et d’autres pains cuits enfouis sous d’épaisses  serviettes. Ce soir là, nous avons monté la tente dans un champ de papayer.

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Nous n’étions plus qu’à quelques kilomètres de Puerto Escondido, un ville tout en muscles, serrée et montagneuse, avec des rues aussi pentues que des sentiers corses, avec des plages de carte postales. Au centre, des camionnettes japonaises déversaient leurs chargements de pastèques, de tomates roma, de fruits et légumes de toutes les couleurs, vendus en vrac à même le trottoir, comme le miel en rayon sans doute coupé au sucre. Des poissonnières au regard évidé avaient bâti sur des planches grisâtres des pyramides de petits poissons à bon prix, implorant les chalands tout en dispersant les mouches à coup de haillons. Dans le marché couvert, on vendait des tartes, du fromage moulé à la louche, de la viande coupée sous vos yeux d’un cochon éventré ou d’un demi-bœuf pendu à un crochet.

Après un bref repos, nous avons scruté la carte et décidé de nous rendre à Salina Cruz. La route montait et descendait entre les cultures de maïs, de papayes et de mangues. De belles rivières aux lits de rocailles claires descendaient des montagnes mi-pelées mi boisées que nous pouvions apercevoir vers le cœur du pays, à l’opposé de l’océan Pacifique. En quelques kilomètres, l’air lourd s’assécha et les rivières devinrent des ruisseaux, ce qui arrangeait diablement les pasteurs qui traversaient leurs eaux où bon leur semblait. Les cactus se mélangeaient aux acacias et aux plantes grimpantes, parmi les chirons de roche disséminés dans la campagne comme du gros sel. Sur un sommet où passait notre route, après de longues pentes, nous avons découvert la silhouette de Salina Cruz, au bout d’une longue baie de sable blanc et de champs cultivés. Au large, la ville était ceinte par des spectres gigantesque en forme de brique, des pétroliers de la Pemex, qui allaient et venaient des forages aux dépôts. C’est ici que nous allions quitter la côté pour l’arrière pays.

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A Santiago de Astata, nous allions bon train. A ce rythme, nous serions rapidement au Guatemala, mais c’était sans compter sur nos retrouvailles avec un adversaire que nous avions quitté dans le Wyoming, le vent. Nous avions atteint les « collines du jaguar » et l’isthme de Tehuntepec, une large plaine parsemée de vastes lagunes. En quelques kilomètres à peine, après un virage, il y eut une métamorphose des éléments, un changement à peine croyable. Les vents chauds venus du Golfe du Mexique, heurtés par d’autres brises plus fraîches, subissaient une poussée prodigieuse dans la tenaille des montagnes et, sur toute la zone que nous devions franchir pour atteindre l’Amérique Centrale, ce vent hurlait avec une ardeur inouïe, si violemment que des vagues se formaient sur la peau rugueuse du Pacifique jusqu’à l’île de Pâque. Nous avions mit le pied à terre et scrutions la carte à la recherche d’un échappatoire. La prochaine ville, comme pour achever de nous décourager, était baptisée La Ventosa. C’était là-bas, semblait-il, que le vrai problème commencerait, là où de honteuses entreprises d’énergie, en cure de jouvence, investissaient leurs économies dans des parcs éoliens, là où le vent, d’une férocité sans pareille, faisait rouler les camions dans les champs. Par chance, avant la nuit, un vieux bus GMC partait vers le sud avant la nuit. Le chef de cabine, qui portait une fine chemise blanche par dessus son débardeur, nous admit à bord pour quelques pesos.

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Quelques kilomètres plus loin, en approchant les reliefs du Chiapas, nous nous pensions tirés d’affaire et avoir définitivement contourné l’obstacle invisible, mais dans le premier kilomètre de la longue ascension qui devait nous mener à la fraîcheur des plateaux, une bourrasque furieuse nous fit mettre le pied à terre. La route montait comme un mur, tantôt en lacets étroits, tantôt en longues courbes taillées dans la roche brute où les assauts du vent s’accentuaient toujours plus, déformant les arbres et couchant les herbes à l’horizontal sous les nuages au galop. Je regardai Marion, et, pour la première fois depuis notre départ d’Alsaka, un sentiment d’impuissance gagna mon esprit, ainsi qu’une conviction, celle que nous n’y arriverions pas et que notre seule issue était de rebrousser chemin. Mais, comme la reddition n’était pas au goût de Marion et qu’elle s’escrimait à combattre les rafales et la pente à la manière d’un robot, un peu penaud d’avoir douté, j’imitai son exemple. Et c’est ainsi, en muant nos corps en automates, c’est à dire en faisant abstraction de notre raison, que nous avons triompher des éléments ce jour là. Le soir venu, nous avions atteint le Chiapas, ses grands montagnes à perte de vue, ses alpages et ses fermes paisibles, sa campagne peuplée de visages foncés aux traits mayas. Nous avons monté la tente loin de la route, dans un champ de maïs où passèrent quelques paysans en charrettes à bœufs. Il faisait frais, presque froid, et pour nous réchauffer, pour nous refaire un peu, nous avons bu un chocolat chaud alors qu’il se mettait à tomber un petit crachin.

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Simon Bolivar et son camarade Che Guevara, tous deux dépeints sur un panneau immense, nous accueillirent avec un grand sourire à Ocozocoautla, ce qui nous fit quelque peu oublier les maudites fourmis qui avaient dévorées notre tente dans la nuit. Sur la place centrale faisant face à une église coloniale retentissait les clochettes des vendeurs de glace et des cireurs de chaussures. La ville avait tous les arguments d’un endroit où passer quelques jours agréables, une architecture travaillées, un beau marché où trouver des meringues à bon prix et de belles places ombragée pour se prélasser, mais nous avions décidé d’atteindre une autre ville, une métropole étalée à perte de vue dans une vallée d’altitude et ceinte de hautes montagnes, Tuxtla Gutiérrez, la capitale du Chiapas. Tuxtla était une ville foisonnante, avec des universités, des magasins d’électroménager « Hecho en Mexico », des revendeurs de motos Italika, des boutiques de robes bonbons à froufrous, des marchés couverts, ouverts, d’interminables files de taxis collectifs, des saltimbanques, des travaux en retard, des manifestants et même un boulangerie française, El Horno Mexico, fondée par un voyageur bourguignon. Quelques jours à Tuxtla nous suffirent amplement pour étancher notre soif de béton, et l’heure était venue de nous arracher aux invectives des klaxons et aux fumerolles mazoutées.

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