Aux portes de Cortés

A l’aide du dinghy, nous avons transporté nos vélos jusqu’au catamaran Sea Raven qui mouillait au large du petit port de plaisance. Nous avions stocké à bord de la nourriture pour au moins dix jour et nous étions prêts. Il était temps de quitter la Baja California, La Paz, et d’en découdre avec la mer de Cortés. Le capitaine Terry alluma les moteurs et leva l’ancre qui pendait au bout d’une lourde chaîne. Quelques pélicans dépités tournaient autour du voilier à l’ombre duquel ils avaient pris l’habitude de venir pêcher. Dans la nuit, au loin, nous avons quitté le chenal et aperçu les lumière de San Jose Del Cabo. La terre, bientôt, disparu complètement dans le sillage du bateau. Il fallait avancer au plus vite, profiter des vents pour nous tirer ce cette fourbe de mer où tant de marins s’étaient laissés piéger, y compris le renommé Bernard Moitessier que le capitaine Terry tenait en haute estime.

CONVAR2293 CONVAR2305 Le lendemain, la mer reflétait le ciel blanc comme une peau de lait légèrement ridée et il se produisit un phénomène rarissime. Il n’y avait plus de vent, à peine un léger souffle, discontinu de surcroît, rien de suffisant pour gonfler les épaisses voiles d’un grand catamaran et le pousser vers les eaux du Pacifique. Le capitaine Terry était sur le pont, crispé. Il ralluma les moteurs et calcula avec concentration les gallons de carburant dont nous disposions en réserve avant de tout recalculer plus minutieusement encore, pour juguler le doute. Rallumer les moteurs n’augurait rien de bon. Du moins, c’était un pari osé sur le retour du vent, car si ce carburant représentait une ressource rare autant que chère, nous pourrions bien en avoir besoin dans d’autres circonstances plus périlleuses. Le vent, donc, était tout juste bon pour agacer les drisses, les haubans, et surtout les nerfs du capitaine Terry.

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Après quelques jours de navigation, nous assurions sans difficulté les tâches que nous confiait le capitaine Terry, comme nous en avions convenu avant d’embarquer. Marion prenait la barre en début de nuit et tôt le matin, maintenant le cap à 120° vers le Pacifique, tandis que le Capitaine Terry et moi-même faisions nos quarts dans la nuit. L’épouse du capitaine, Sabina, et leur fille âgée de quatre mois, Alma, étaient exemptées de veille et avaient bien assez à faire sans avoir à se préoccuper des commandes du voilier.

CONVAR1977 CONVAR2203 Nous venions d’entrer dans le Pacifique lorsque peu après minuit, les barres de flèche se mirent à siffler et le voilier à prendre du gîte. Selon la consigne, je réveillai la capitaine Terry qui bondit de sa couchette comme un diable. Le vent s’était soudainement levé et il n’y avait pas à traînasser. Pour compléter le misaine, nous avons hissé la grande voile et la voile de tête, coupé les moteurs et fait chauffer du café. La nuit promettait d’être longue, mais le capitaine semblait rasséréné. Le ciel se desserra et la lune apparu, qui faisait couler sur la mer une rivière d’argent. Sea Raven laissait sur les eaux deux sillons lumineux de plancton et fendait la houle à cinq nœuds de vitesse dans les murmures de l’océan.

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Si nous devions impérativement nous en référer au capitaine pour toute manœuvre sur le pont, nous avions cependant aux fourneaux les pleins pouvoirs, nos hôtes ayant pris nos origines comme une excellente raison de nous faire confiance les yeux fermés. Et de ce crédit nous avons usé sans limite, cuisinant sans relâche du premier au dernier jour, du pain, des gâteaux et de tout ce que notre imagination nous inspirait. Il faut dire que nous avions à bord de Sea Raven tout pour bien faire, un four à gaz qui se laissa apprivoiser en quelques fournées, des casseroles profondes, des poêles, des moules et une batterie de couteaux bien aiguisés. Nous disposions aussi d’une vingtaines d’épices trouvées dans un carton abandonné à La Paz, dont une merveilleuse préparation cajun à base de paprika ainsi qu’un sachet de fleurs de safran.

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Au loin, après quelques gouttes de pluie, nous avons aperçu une île volcanique, des nuages d’oiseaux, et bientôt quelques mats, dont ceux du voilier Destiny, un magnifique vaisseau de bois foncé. A l’approche, des pêcheurs nous firent de grands signes, que nous avons d’abord pris pour des appels au secours avant de comprendre qu’ils nous mettaient en garde contre les filets qu’ils venaient de déployer pour la nuit. Le capitaine Terry vociférait contre ces pièges qu’il nous fallait éviter coûte que coûte lorsque plusieurs explosions se firent entendre à bâbord. On vit des des panaches d’eau salée monter dans le ciel et retomber en petites cascades. De cet instant, il n’y eu plus un seul jour à bord de Sea Raven sans l’impressionnant spectacle des baleines à bosse. La fatigue était grande lorsque nous avons jeté l’ancre au devant de deux rochers blanchis de fiente dressés comme deux tours à l’entrée de la crique de l’ïle Isabela.

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Nos lignes n’avaient rien donné depuis le bateau. Nos appâts semblaient inadaptés et ma frustration grandissait à petit feu lorsqu’un banc de gros poissons se mit à tournoyer à quelques mètres du bastingages où j’avais fixé une canne à pêche. Le capitaine pris les jumelles, tenta quelques lancés infructueux vers le banc qui nous narguait à la surface des eaux. Il nous fallut descendre le dinghy du pont arrière avec la poulie et ramer jusqu’aux poissons pour les identifier formellement, des bonites à ventre rayé. Le manuel Sport and Fish of the Pacific du capitaine indiquait qu’il s’agissait d’un poisson combatif, pouvant peser jusqu’à vingt kilos. Sa chaire était décrite comme nourrissante, sans adjectif plus engageant, et le capitaine refusa d’en faire notre repas malgré toute mes tentatives de le raisonner. Le capitaine Terry, un peu titillé par les bonites, avait toutefois le cœur à manger du poisson, et nous plongeâmes plus loin, près des rochers, avec un harpon. L’eau était cristalline, chaude. On pouvait parfaitement distinguer le monde sous marin, les raies et poissons tropicaux. Dans ces conditions, quelques instants suffirent au capitaine pour harponner deux rascasses, ainsi qu’un baliste qu’on mangea cuit dans du jus de citron.

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Les nuages s’étaient durcis. Le ciel étaient sombre et quelques tâches de lumière apparaissaient fugacement sur les flots. Sous la coque, la mer faisait des bruits de ventre. Il fallait pourtant partir, quitter l’île Isabela et rejoindre le continent, d’abord San Blas réputé pour ses moustiques, puis caboter jusqu’aux environs de Puerto Vallarta. Une dernière nuit de navigation dangereuse entre les bateaux de pêche à la crevette fut nécessaire pour atteindre La Cruz de Huanacaxtle dans la baie de Banderas ceinte de hautes montagnes verdoyantes. Sitôt l’ancre jetée, le capitaine Terry alla chercher trois verres et empoigna une bouteille de son meilleur rhum. Il était temps de remercier la mer pour sa clémence de lui rendre hommage, selon la coutume des marins. Nous avons bu d’abord, puis le capitaine offrit une rasade à la mer depuis le pont, pour ne pas froisser Neptune. Nous étions le 24 décembre, et nous avions bien l’intention de poursuivre les festivités.

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Nous n’avions ni neige ni sapin pour célébrer Noël, mais le ciel se para ce soir là d’un costume rougeoyant qui n’était pas sans rappeler un personnage familier. Le lendemain, le capitaine Terry nous annonça qu’un voilier amarré dans le port, en route vers la Polynésie, cherchait un équipage. Il traverserait le Pacifique dès que le vent serait favorable. Un doute parcouru notre esprit de vagabond à la vitesse d’un éclair. Oui, ce jour là, pendant quelques instants , nous avons rêvé que nous abandonnions nos vélos, nos vies tracées jusqu’en Patagonie pour embraquer à bord d’un navire à la dernière minute, à l’envers de tous nos plans et à l’endroit de tout l’amour que nous portons à l’aventure.

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Comme il nous était apparu, Sea Raven disparu sur le rivage. Que nos vélos nous parurent lourds ce jour là dans le trafic de Puerto Vallarta où sévissait une chaleur de serre, humide, brûlante et suffocante. Des bus charriaient leurs vacanciers entre les restaurants, les bars bruyants et les bateaux de croisière. Les hôtels affichaient complets et les plages de sable blanc étaient noires de monde, piquetées de parasols multicolores entre lesquels remontaient les petits vendeurs de bibelots et de glaces, les rabatteurs commissionnés par les aubergistes et les loueurs de jet-skis. A quelques mètres du rivage, des hors-bords tiraient de longues bouées sur lesquelles s’accrochaient des touristes qui avaient mit la main à la poche pour se faire rince et secouer comme des pruniers.

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Plus au sud, bien heureusement, nous avons quitté ce monde passé sous vernis pour satisfaire la clientèle américaine. Nous étions maintenant tranquilles, dans la jungle sauvage, sur des routes sinueuses et étonnamment montagneuses, à traverser de petits villages où se préparaient des tortillas et de la viande boucanée selon la tradition, à longer des plages sublimes où les pélicans rasaient les vagues pour profiter de leur souffle afin de mieux s’envoler.

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Nous avions tout pour être bien lorsqu’il se mit à pleuvoir violament. En quelques instants, notre tente se mit à flotter sur l’eau que le sol gorgé peinait à avaler. J’attrapai un cailloux et creusai sous la pluie torrentielle des tranchées inutiles. Au petit matin, tout était inondé, trempé, et la pluie continuait de tomber sur les montagnes entre lesquelles se faufilaient les vapeurs. Ce temps maussade dura assez pour qu’une odeur désagréable se répande sur toutes nos affaires, une odeur de chien mouillé, et il fallut attendre la nouvelle année pour que le ciel se dégage enfin, à Zapote de Madera.

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Les paysans, qui poussaient de longs soupirs d’abattement, purent retourner au champ le sourire aux lèvres, soigner leurs papayers, leurs manguiers et leur cocotiers, et nous rependre notre route jusqu’à Ixtapa où, fouinant un lopin où planter notre tente, nous avons fait la connaissance d’un homme prénommé Aucencio. Si Aucencio vendait ses mangues et ses noix de coco jusqu’au Japon, perpétuant ainsi la tradition de son père qui lui avait tout légué, terrains et vergers, les fruits ne représentaient en réalité qu’une infime partie du profit qu’il tirait de sa terre, bien loin derrière un simple trou foré au milieu de son champ. Aucencio avait donc acheté une grosse pompe, trois camions, tous équipés de grandes citernes, et employé des chauffeurs qui quotidiennement livraient jusqu’à trente citernes dans le voisinage, à raison de 350 pesos par cuvée, dimanches inclus. Comme les affaires étaient bonnes et le puits intarissable, Aucencio voulut nous en faire profiter un peu, ce à quoi nous n’étions pas opposer. Depuis son hamac fixé aux montants d’un grand toit de taules, il envoya un de ses hommes chercher de la Bohemia, la meilleure bière qu’on puisse trouver dans les parages, une pizza façon mexicaine couverte de fromage de Oaxaca, ainsi qu’une bouteille de soda de plusieurs litres, sans quoi Aucencio aurait peut-être eut le sentiment de négliger ses hôtes. Aucencio nous raconta ses années passées à San Diego, la mort de son père en 1992, puis il évoqua longuement un événement qui l’avait beaucoup impressionné et sur lequel il était incollable, celui de l’accident du Concorde. Puis il fit remplir deux grands barils avec l’eau de son puits pour que nous puissions nous laver et nous souhaita bonne nuit.

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4 réflexions sur “Aux portes de Cortés

  1. Salut Virgile,
    Je viens de découvrir le blog et vos aventures (via le mag carnets d’aventures) et je lis ce dernier article dans lequel tu parles de l’accident du Concorde. Drôle de coincidence, il me semble bien que c’est toi qui nous l’a annoncé au réveil un dernier jour de camp vtt aux Houches …
    En tout cas un grand merci de partager vos aventures, on en profite bien.
    Bonne continuation et @ bientôt peut être …
    Anthony RODOT

  2. Bel article les cocos, on s’y croirait! Deja 7 mois que vous êtes partis….Le temps file…
    La vie suit son cours ici. Notre petite Mira pousse, bientot ses premieres dents aussi…
    l’hiver est doux et tromperait même les cerisier du japon qui commencent a bourgeonner. nous attendons neanmoins avec impatience de sortir de la grisaille hivernale..
    Continuez de rever et de nous faire rêver. La vie est trop belle pour qu’on l’a laisse passer sans en profiter.

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