Entre ciel et mer

La neige généreuse, donc, rehaussait nos ambitions malgré nous. Du reste, nous avions compris une chose importante, que l’hiver, dans les Rocheuses, précède l’automne. Un peu déboussolés, nous suivions notre carte scrupuleusement, ses constellations, et la pléiade de brasseries, en ces lieux que maudissaient nos doigts, rendait le réconfort au moins proportionnel à nos efforts. A la taverne du Double Z, réputée pour ses assiettes généreuses, nous avons nettoyé nos burgers jusqu’à la dernière frite sous les regards respectueux d’une tablée de ventrus qui calaient. Nous avions faim, certes, mais d’aventures plus encore que de bonne viande.

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Il nous restait maintenant trois jours pour atteindre la ville de Fraser, trois jours pour nous mettre à l’abri d’une tempête annoncée qui dépouillerait les bouleaux et tourmenterait les fermiers, trois jours, donc, pour nous organiser contre les éléments. Pour l’atteindre, il nous fallut grimper entre de hautes montagnes et plonger jusqu’au fleuve Colorado par un impressionnant ravin et remonter de cette profondeur abyssale vers une ville déshéritée du nom de Kremeling où un hélicoptère de combat à la gloire des vétérans surplombait l’allée conduisant à l’école. A peine nos roues avaient elles mordu le goudron de Fraser que la neige, comme nous nous y attendions, tira sur les forêts son épais rideau blanc. Pendant trois jours, le ciel sema de gros flocons qui de monts en vallées donnèrent une neige profonde. Mais de la neige nous n’avions cure cette fois, car dans le chaos des forces intouchables, le hasard avaient surpassées la nature en pourvoyant un toit à notre aventure, un logis douillet appartenant aux cousins de Sam, compère américain avec qui nous faisions route depuis maintenant quinze jours.

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Lorsque nous avons enfourché nos Genesis dans le froid pinçant au terme de cet épisode, nous pouvions humer à plusieurs mètres de la porte les arôme de pain chaud et de café fraîchement moulu que nous abandonnions pour notre routine à la dure. Un voisin osa quelques pas sur le sol gelé pour nous souhaiter bonne chance. Sa voix aiguë et saccadée, prolongée par une cône de vapeur, venait d’une gorge encrassée et ses encouragements sonnèrent à peu près comme comme la première mesure du hennissement d’un cheval.

Le ciel était clair, les montagnes que nous devions franchir vers le sud brillaient sous leur drap d’ivoire. A trois mille mètres d’altitude, les branches de sapin formaient de longues ramures en dentelle qui pliaient sous la poudre fraîche étouffant le grognement de nos chaînes usées. Nos roues cherchaient en vain le sol bien dur, laissant derrière elles de profondes entailles parmi les empreintes de gibier. Un élan dans la force de l’âge nous barra la route un instant, avec ses bois aplatis en forme de paraboles et son corps ébène. Il expira par ses larges naseaux deux jets d’air chaud dans sous-bois glacé, qui se dispersèrent en volutes laiteuses, et poursuivit son chemin lentement, sans se préoccuper ni de nous ni des branches qui cédaient sous ses pattes. Puis il nous fallut gravir une assortiment de cols magistraux, dont les seuls noms, bien avant qu’ils ne soient en vue, disaient tout de ce qui nous attendait. Pour ne citer qu’eux, Ute Pass, Boreas Pass ou encore Marsahall Pass au versant sud duquel nous devions relever, dans la boue ruisselante, les traces fraîchement laissées par un ours au moment même où nous quittions définitivement leur habitat pour celui des couguars.

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Par veine et contre toute attente, nous recevions désormais un soutien politique avec la fermeture de l’Etat fédéral comme de la devanture d’un magasin de chaussures. Des parlementaires cravatés, avec voitures de fonction et maisons chauffées, à plusieurs milliers de kilomètres des sentiers enneigés des Rocheuses avaient voté à notre avantage, et les journalistes des gazettes locales noircissaient des colonnes entières sur le fameux « shutdown » à la source du mécontentement général. Concrètement, un désaccord sur le budget avait mené à la fermeture provisoire de plusieurs administrations, dont celle régissant les parcs naturel et leurs installations. De les fermer ainsi au grand publique avait eut pour effet direct de nous les destiner totalement, et gracieusement, et il n’y avait plus un jour sans que d’une manière ou d’une autre nous ne profitions de ce filon passager.

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Les bourgades se faisaient rares, et nos mines s’éclaircirent à la vue d’Hartzel. Nous le savions, le village comptait une petite épicerie, avec peut-être de quoi agrémenter l’ordinaire. « Si vous n’aimez pas les chats, c’est que vous avez probablement été une souris dans une autre vie » indiquait un petit écriteau sur la porte vitrée. A l’intérieur, le décor, l’ambiance et même la tenancière  semblaient avoir traversé les âges, à l’exception des prix. Elle y attendait la clientèle les fesses calées dans les replis d’un fauteuil confortable. Sur les étagères encombrées de conserves reposaient, parmi des bibelots de porcelaine rosée, des badges de la campagne électorale du président Truman et de bien d’autres candidats dont je pensais la trace consignés aux manuels d’histoire. Au plafond était suspendu, immobile, un zeppelin poussiéreux aux couleurs d’un fabricant de mauvaise bière au riz, et au sol reposait silencieusement un vieux réfrigérateur tout acier arborant le logo d’une compagnie de soda géorgienne. Dans la pénombre de l’arrière boutique restait un carré réservé aux pêcheurs à la mouche, quelques outils pour les bricoleurs, une pince de mauvaise facture, des gants en cuir, et une tringle où pendouillaient des vêtements de seconde main défraîchis.

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Notre décision était prise. Nous devions maintenant quitter les Rocheuses et rejoindre l’Utah où il ferait plus chaud, puis l’Arizona et la Californie avant d’atteindre Tijuana et la péninsule mexicaine. Nous avons essuyé une dernière tempête de neige à Ridgeway, féroce, assez pour ruiner notre feu de camp et couvrir la tente en quelques instants, avant d’atteindre Paradox Valley, sublime enclave de prairies et de roches rosées en communion, puis l’oasis de Moab prisonnière de la poussière cuite et encerclée de quelques rochers arrondis, de falaises, d’herbes dures et de buissons d’épines. Dans ce gigantesque atelier des forces de la nature, on pouvait lire dans l’ouvrage mieux que partout ailleurs, le labeur du vent et de l’eau sur plusieurs millions d’années. Le cadre grandiose de cet immense chantier du temps à ciel ouvert donnait ainsi l’illusion d’un autre monde, aveuglement que les Jeep lancées à l’assaut du moindre tertre avaient tôt fait de dissiper.

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C’est ici, dans cette oasis irriguée par le fleuve Colorado, non loin d’un imposant canyon taillé en biseaux par ses eaux comme par le tranchant d’une gouge, que nous avions donné rendez-vous à la famille de Marion, Samuel, Marie et leurs enfants, Armand, Clarisse et Victor. L’équipée avait faillit rater une correspondance à Minneapolis puis essuyé les effets secondaires d’un fast-food douteux mais elle était là, bien arrivée avec son engin à moteur V10. Dans ses bagages, quelques trésors nous attendaient. A savoir, deux camemberts prêts à être dégustés, du saucisson sec bien travaillé, une boîte d’un kilo de chocolats fins préparé par un artisan Vendéen, et un pot de confiture de mûrons de Baume les Messieurs aux arômes d’une grande pureté.

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Nos aventures communes commencèrent à Arches National Park où l’on pouvait cueillir, en un regard, le résultat de l’accumulation et de l’érosion continue de strates rocheuses et de sédiments depuis la nuit des temps. La haute montagne, à l’horizon, faisait valser ses crêtes blanches au dessus des canyons incarnats pendant qu’Armand et Clarisse s’échinaient à gratter dans les miettes de pierre et à varapper aussi haut que possible sur les rochers effondrés et les pans de sable. Vannés par tant de beauté et sans doute nourris par la vacuité des immensités américaines, les enfants trouvèrent parfois le lit avant la table, et la peur des coyotes et des ours jamais n’entrava la mission de Morphée. Samuel dompta le V10 du pachyderme d’une main de maître dans les virages serrés de Torrey aussi bien que dans les chemins forestiers de Boulder ou dans les sables fourbes de Lonely Rock, au bord du lac Powell. A Calf Creek, entre ruines et peintures indiennes, Victor s’émerveilla d’une cataracte dont la ressemblance avec les cascades du paradis, chutes d’eau de son dessin animé préféré, était troublante. A Escalante, du haut de ses six ans, Clarisse déclina le menu enfant pour fièrement s’attaquer à un burger de cinq cent grammes tandis que son frère Armand, qui avait engouffré ses frites en trois bouchées, interrompait son torrent de questions sagaces -sur la liberté, la peine de mort et tant d’autres sujets- pour examiner avec insistance les ressources d’une fontaine à soda.  Il y eut pendait ces dix jours plus de cents moments mémorables, mais il fallut reprendre la route, la route encore, traverser une réserve peuplée de Navajos pour atteindre Tuba City où nous passions deux jours en retard sur la grande foire au bétail, puis la rive sud du Grand Canyon dont l’inexprimable majesté gonfla nos forces. Ce jour là, dans le ciel, une poignée de nuages esquissa les contours de l’Amérique, avec l’Alaska et le Mexique avant que le vent ne réduise cette carte éphémère en incompréhensible brouillon.

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Pour six dollars, nous mangâmes un énième cheeseburger à la cantine communale de Yarnell, entourés de vétérans sympathiques et de travailleurs sans le sous. Nos vélos n’en dévalèrent que mieux le serpent de route en balcon qui menait au cœur de l’Arizona et de son désert étrangement peuplé de caravanes, si nombreuses d’ailleurs qu’elles en faisaient de l’ombre aux cactus. L’hiver promettait d’être chaud pour des milliers de retraités, les fameux « snowbirds » que le froid répugne.

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Poussé par le vent d’est, nous allions bon train vers la frontière Mexicaine. Nous y serions le lendemain de notre passage à Quartzsite située au milieu de nul part. Nous en avions maintenant la garantie. Nous préparions notre sortie des Etats-Unis vers la Baja California lorsque nous avons reçu un message qui allait chahuter nos prévisions et nous rappeler qu’aucun plan futur ne saurait être scellé pour toujours. « Avons travaillé six mois d’affilé. Sommes riches et partons de suite pour San Diego à votre rencontre. » Le message provenait de Billy et Kate, deux hobos débrouillards dont Marion m’avait maintes fois louer le goût zélé pour le rail et le vagabondage. Quelques années en arrière, à leurs côtés, elle avait parcouru l’Amérique Centrale, essuyé une rapine de bandidos non loin de la frontière Mexicaine et voyager à bord de trains de marchandises dans le sud des Etats-Unis, jusq’au Texas. Ils étaient ses amis de longue date et la question de manquer au rendez-vous ne se posait pas. Il nous fallut traverser une région agricole en dessous du niveau de la mer et irriguée par le Colorado, d’immenses dunes de sable et quelques petits raidillons le long de la frontière mexicaine et de son impressionnante muraille métallique pour atteindre l’immense banlieue de San Diego puis l’océan Pacifique.

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Non loin d’une plage fréquentée par les beatniks, Billy et Kate apparurent dans une Toyota blanche comme par enchantement. San Diego étrangement, ce jour là, était un lieu de passage incontournable pour de nombreux voyageurs et nous avions fait d’une pierre deux coups en retrouvant Bart et Fanch en provenance de Tijuana, deux artistes Bretons partis à la découverte des objets libres à travers le monde avec leurs vélos couchés (http://www.geocyclab.fr/). Le lendemain d’une soirée à partager nos découvertes, Fanch et Bart reprirent la route tandis que nous nous mettions en route avec Billy et Kate pour Los Angeles, Venice Beach et ses clubs d’haltérophilie, Santa Monica où nous avons manger le churros le plus cher d’Amérique, puis Hollywood Boulevard où Marion se fit alpaguer par Batman et où je me trouvai plusieurs points commun avec Steven Spielberg, Harisson Ford et Clint Estwood.

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A deux heure du matin, perclus de fatigue, nous nous sommes effondrés dans un terrain vague, à l’est de Pomona, cachés derrière une butte d’où nous pouvions voir l’autoroute, une cimenterie bourdonnante, les tours fumantes d’une raffinerie et les motrices de l’Union Pacifique à l’ouvrage sur un dépôt. Par chance, nous avions avec nous quelques bouchons en mousse sans lesquels, malgré notre accablement, nous n’aurions fermé l’œil de la nuit avec les vrombissements et les sifflements alentours. Aux premières lueurs du jour, nous avions repris quelques forces et nos amis en profitèrent pour nous faire l’exégèse du dépôt ferroviaire où transitaient conteneurs multicolores et autres citernes sombres. Selon le lieu et les circonstances, chaque train de marchandises devait faire l’objet d’un examen minutieux si l’on voulait monter à bord sans être vu et trouver la meilleure place possible pour un long voyage.

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Puis nous avons fait une courte pause dans un station service crasseuse qui semblait attirer, outre quelques voyageurs perdus, un ramassis de clandestins, de renégats et de camionneurs aux activités obscures. Un donut dans le ventre, nous avons décidé de nous mettre en route en direction du désert de Joshua Tree et la Yuka Valley. Deux arrêts s’imposèrent sur la route : l’un dans la cour en fourbis d’un mobile-home au devant duquel était écrit « huge yard sale », un autre dans un magasin d’antiquités où un objet attira notre attention, un gramophone à cylindre de la marque Edison en parfait état de marche. Billy tourna la manivelle quelques secondes pour lancer le cornet et la machine interpréta une chanson de Gus Edward, By the light of the silvery Moon, délicieusement ornée de crépitements. Kate et Billy, maintenant, avait décidé de tracer la piste du motel où le guitariste de musique folk et country Gram Parson était mort il y a quarante, laquelle nous conduisit à Spencer, un jeune hippie guitariste qui allait pied nus et portait un grand bonnet derrière la tête. Il venait de quitter son emploi et dans quelques jours, il partirait pour San Francisco suivre les enseignements d’un gourou sur la transmission d’énergie positive. En attendant, Spencer qui avait grandit à Joshua Tree nous donna toutes les informations nécessaires, jusqu’au numéro de la chambre où Parson s’était effondré sous les effets de l’héroïne, et de nous indiquer le meilleur endroit où bivouaquer dans le désert.

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Sur le chemin du retour vers San Diego, pour satisfaire notre inépuisable curiosité, nous nous étions accordés pour traverser Palm Springs, la ville aux cent golfs, autant de casinos et de centres de chirurgie esthétique pour vieux riches qui se déplacent tantôt ou en jet ou en voiturette. Le long de la route s’activaient des armées de coupeurs de pelouse à la peau hâlée et d’immenses publicités vantaient les mérites d’une entreprise de pompe funèbre garantissant un enterrement traditionnel pour 2 245 dollars. Un prix imbattable insistait la réclame. Au Spa Resort Casino, nous avons garé notre Toyota poussiéreuse. En tant que nouveaux clients du casino, la direction de la salle de jeux offrit une mise de dix dollars à chacun, ainsi qu’une carte de membre dorée sur laquelle était inscrit en noir « Paradise Rewards Club ». En moins d’une demi heure, la chance nous avait si bien frappé que nous avions en poche assez de dollars pour nous offrir le fabuleux buffet de la maison. Nos panses étaient encore tendues lorsque nous sommes rentrés à San Diego. Nous avions l’impression que la terre avait tourné dix fois sur elle même en trois jours et nous étions épuisés, prêts à passer au Mexique.

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