Montana, Wyoming, Colorado

Lorsque nous avons quitté Missoula dans le Montana, début septembre, après trois jours d’excellent repos, une omelette au saumon et quelques crêpes au beurre de cacahuètes dans l’estomac, nous savions qu’il ne restait plus que quelques carcajous dans cet État de trappeurs. Sur nos vélos, le long de la Black Foot River ratissée par les pêcheurs à la mouche, nous chantions nous ritournelles préférées, nos sacoches aussi lourdes que des outres pleines, les yeux pointés vers le sud, et avant cet eldorado, vers les montagnes qui nous en séparait. Un paquebot chinois venait de passer l’océan Arctique pour livrer ses tonnes de marchandises à l’Amérique, partout on parlait de déclarer une nouvelle guerre à l’ancienne en Syrie, et nous devions franchir ces montagnes avant l’hiver, avant le froid et la neige.
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Le lendemain, nous avions déjà oublier le marché de Missoula et sa vendeuse de pop-corn passant au tamis ses éclats de maïs, les hobos du bout de la rue, leurs fripes noircies par les heures de voyage appuyés contre des ridelles, ou ramassé au fond d’une tombereau, oublier leurs barbes, oublier les notes agiles de leurs banjos incassables. Nous allions bon train, nous aussi, sur les chemins forestier tailladant l’épaisse forêt tendue tel un drap sur le corps osseux des Rocheuses. Vers midi, nous n’avions pas croisé un chat sinon une famille de cervidé rassemblée comme pour une parade, le père et ses bois solides, la mère et son corps gracile, et trois petits très alertes. Quelques crottes de grizzlis, fraîches et chargées de baies écarlates, aiguisaient notre vigilance. Ils étaient là, partout autour, nous le savions.
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A Reservoir Lake, après une gamelle de riz et quelques sardines importées de Thaïlande, notre route croisa celle d’une âme buissonnière, Stan, qui allait à cheval, avec deux mules robustes et un chien très vif. Cela n’était pas si courant de tomber sur pareille caravane, et le lieu de la rencontre, extrêmement reculé, la rendait encore plus improbable. Stan arborait un barbe fournie, blanche, sous un regard clair, presque transparent. Sa mise était celle d’un voyageur accompli, réduite à l’essentiel : une chemise à carreaux en coton épais, un pantalon de laine vert qui lui tombait sur de gros godillots de cuir encore bons, et un chapeau de feutre à rebord étroit. L’odeur aigrelette qu’il dégageait couvrait les relents du crottin de ses mules et laissait supposer une longue épopée à travers les montagnes, sans se tremper dans le moindre ruisseau, en ermite. Ses bêtes, en revanche, semblaient parfaitement soignées, brossées et décrottées. Pendant que nous échangions, son chien qui portait un petit foulard orange allait puis venait dans les talus telle une sentinelle sur ses gardes. Stan avait passé une mauvaise nuit. Un grizzli avait rodé en contrebas de son campement et le chien, tout courageux qu’il était, n’avait rien pu faire pour éloigner le prédateur. De son fusil qu’il gardait avec lui, il ne se serait pas servi. Un de ses amis, expliqua t-il, s’était fait mettre en pièces après avoir tirer dix-sept cartouches sur une mâle en furie. Les ours, pour tous les voyageurs des régions lointaines du Montana et du Wyoming, représentent un danger permanent, un angoisse incessante. Que ses vivres aient fondu, que le demi sac d’avoine qu’il lui restait en besace l’oblige bientôt à descendre dans la vallée, qu’il ne puisse franchir les Rocheuses avant l’hiver et atteindre le Mexique cette année comme il se l’était promis à son départ il y a quatre mois, tout cela ne semblait pas l’inquiéter autant que de tomber nez à nez avec une femelle grizzli. Puisque nous étions de bonne compagnie et que Stan aimait recueillir par écrit les plus incroyables aventures que la montagnes lui offrait, débout, il commença la lecture de son dernier récit qu’il conservait précieusement dans une belle enveloppe. Il y était question, nous nous y attendions, de l’attaque d’une femelle grizzli voulant protéger ses petits, de nature sauvage, de bourlingue, d’amour des chevaux et de poésie.
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Ce soir là, nous avons bu un litre de Pabst Blue Ribbon rafraîchit dans l’eau d’un torrent, et, tout en repensant à Stan et à ses histoires d’ours, nous avons essayé de nous remémorer chacun de ceux que nous avions vu depuis l’Alaska. Il devait y en avoir une dizaine, plusieurs à bonne distance, deux de très près, mais aucun depuis notre arrivée dans le Montana, et sur le lot, un seul grizzli, un gros mâle qui reniflait le sol, assez loin sur le flanc d’une colline. Rien depuis plus d’un mois ! Cela était bon signe. Nous n’en verrions sans doute plus jamais, à mois de remonter plus au nord ou de fréquenter les ménageries. Cela n’était pas plus mal, finalement, que les ours se tiennent à distance. Marion et moi étions d’accords sur ce point. Notre quotidien en serait grandement simplifié. Nous allions enfin pouvoir manger sous la tente les jours d’orage, et ne plus avoir à pendre la nourriture loin du bivouac.
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Nous étions au midi de notre forme et avions maintenant décidé d’emprunter un petit raccourci par la forêt d’Helena. Ce matin, étrangement, les sous-bois silencieux semblaient plus sauvages que la veille, les arbres s’être resserrés, les cimes plus secrètes. La journée, dès le premier kilomètre, promettait d’être longue. La pente était raide et nous transpirions à grosses gouttes pour hisser nos roues de l’autre côté d’une interminable colline. Le sel piquait nos yeux brouillés lorsqu’un bruit de fourré, soudain, attira notre attention à gauche du sentier, de l’autre coté d’un ruisseau tranquille. « Ours ! » annonçai-je comme une salve ennemie. Marion fit un mouvement arrière et manqua de s’affaler sur son vélo tandis que j’attrapais maladroitement notre arme sanglée sur une sacoche avant. Sous les effets de l’adrénaline, mon cœur cognait entre mes tripes plus farouchement que dans l’effort. Nous nous tenions arrêté, comme paralysés, à quelques pas d’une mère grizzli accompagnés de deux petits. A cet instant, les scénarios les plus critiques étaient envisageables. La mère pourrait attaquer pour protéger les siens, comme bien souvent, ou simuler une attaque pour faciliter un retrait. Marion et moi connaissions la consigne, aussi vrai que nous connaissions les limites de notre gaz anti-ours contre une mère grizzli voulant protéger sa descendance. Nous étions près à nous coucher à terre, sur le ventre, mains derrière la tête, à ne plus bouger d’un orteil et à prier. Mais la mère jeta sur nous un regard éclair et vit aussitôt que nous étions d’aucune menace avant de détaler, deux boules de poils à ses trousses.
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L’après midi, pour la énième fois, nous avons franchit la Continental Divide, cette ligne de hauteur qui nous tient à l’écart des villes, comme coupés du monde, cette plissure géographique qui nous fait découvrir une Amérique rurale, extraordinairement sauvage, une Amérique de rivières à truites arc-en-ciel, de torrents, une Amérique de montagnes rondes et pointues, une Amérique de lacs sublimes, de roches fracturées, de canyons, un Amérique de rangers, de campeurs, de chasseurs à l’arc, de pêcheurs à la mouche, une Amérique de motoneiges et d’engins tout terrain. Quel bonheur ! Mais tous les bonheurs ont un prix, il faut croire. Nous devons parfois pousser nos vélos vers d’inaccessibles sommets, dans les pierres, la boue, sous le soleil, et parfois les retenir en glissade dans des pentes infernales. Oui, la piste, certains jours, est un chemin de croix. Heureusement que nos cartes annoncent la couleur : « watch for grizzli bears », « extremely steep hill» « Prepare to push up bike very hard », « You might consider taking an alternate route’ ». Qu’il est bon, toutefois, de pédaler dans le ciel, d’atteindre une arête ou de longer un précipice, de dominer une vallée desséchée en prenant les chevaux sauvages pour des fourmis, comme sur le mont Fleecer, en fredonnant le thème d’un bon western…
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A Wiseriver, nous avons mangé un solide burger avant de quitter le Montana et de poursuivre notre route vers le Wyoming, montagneux et désertiques à la fois, Yellowstone et les impressionnantes montagnes du Teton National Park. L’automne, déjà, annonçait sa percée. Les nuits étaient devenues froides, avec des gelés quotidiennes, parfois jusqu’à -10 degrés. Dans les ranchs, c’était le branle-bas de combat. Les cowboys rassemblaient le bétail éparpillé au autre coins des comtés avant les premières neiges. Le temps pressait. Les orages étaient de plus en plus virulents, la grêle furieuse. Avec ces intempéries, traverser le désert du Wyoming où il est d’ordinaire conseiller de porter jusqu’à 15 litres d’ eau fut une promenade de santé. Les plaines rases étaient jalonner de flaques où s’abreuvaient les antilopes, si nombreuses, et les chevaux sauvages. C’est ici, d’ailleurs, dans ce désert, que nous avons retrouvé Sam, du Maryland, avec qui nous faisons route depuis. Il a lui aussi décidé de rejoindre l’extrême sud du continent à vélo, en suivant la Great Divide Trail aux Etas-Unis. A 22 ans, il a lui même fabriqué son vélo pendant son cours de mécanique à Stanford ! Avec lui, nous faisons de grands feux attiser par le vent puissant, partageons nos vivres, nos expériences, et la une du Rawlins Daily Times du 23 setpembre. La nouvelle de notre venue s’était propagée rapidement, jusqu’aux oreilles d’un reporter qui remonta notre piste.
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Quitter Rawlins contre le vent du sud demanda une grande vaillance. Les donuts offerts à la supérette locale pour célébrer la victoire des Brancos, l’équipe de football, n’y faisait rien. La nature avait décidé de nous causer quelques peines en nous jetant ses démons. Nos vélos étaient devenus de poussives houes, nos sourires de vilaines grimaces d’abattement. Dans le ciel, les oiseaux volaient de travers, ivres de vent, appuyés sur leurs corps pour soutenir leurs ailes. Entre les herbes pliées, les cailloux, mêmes les gros, tremblaient sous le coup des bourrasques. Les chenilles roulaient dans la poussière, ballottées tel du bois flotté dans le ressac d’une marée surpuissante. «Why so late? » nous demanda un officier du territoire depuis sa Jeep. Nous ne savions quoi répondre sinon que nous venions d’Alaska, près de sept mille kilomètres, tout de même. Vous êtes sans doute les derniers à passer ici cette année. La neige ! La neige… Annonça t-il. Ce soir peut-être, demain, à coup sur.
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Le Colorado, maintenant, nous tendait les bras. Le Wyoming comme le Montana, très vite, ne seraient plus qu’un vague souvenir d’herbes sèches, de grands troupeaux et de cow-boys. Il y a des signes qui ne trompent pas, comme cette plaque d’immatriculation trouvée dans le fossé, ou ces bouleaux dressés en flambeaux, au loin, sur les reliefs abrupts, marquant le chenal vers la haute montagne. Demain, nous l’atteindrions, peut-être, après une soirée auprès d’un bon feu à manger des saucisses et quelques patates jetées dans les braises. Le vent du sud, désormais, ne pourrait plus nous en empêcher. Cette nuit là, quelques gouttes filtrèrent des nuages sur notre toile de tente, qui s’étaient vite transformée en flocons aussi délicats que des coussins de chat, et ce matin, le ciel était d’azur au dessus des bouleaux ardents. Le tour était joué. Quelle neige ? Nous pouvions rire. Cela faisait tout juste trois mois que nous étions partis et nous allions célébrer cette étape le sourire aux lèvres. Rien ne pouvait plus nous arrêter, pas même l’explosion d’une plaquette de frein dans l’après midi, ni même l’éclatement de mon pneu arrière rapidement réparé avec de la colle, du ruban adhésif et surtout, avec du fil solide et une aiguille comme un Africain me l’avait appris. Le Colorado, donc, ne serait qu’une étape de plus dans le catalogue de nos conquêtes. Pour l’atteindre, il nous suffisait maintenant de plonger de quelques cinq cents mètres vers Slater et de passer le bureau de poste installé dans une roulotte et d’enchaîner l’ascension du WaterShed Divide. Nous étions lancés. La piste, bien lisse, montait à la verticale et semblait se hisser d’épaule en épaule toujours plus hautes et plus nombreuses, au dessus desquels trônaient de hauts sommets dans leurs parures de feu. Le long de la Little Snake River, des poignées de bouleaux rougeoyants mélangeaient leurs feuilles au vert profond d’imperturbables sapins. Ça et là, indépendants et solitaires, de petits chênes balançaient leurs branches tuilées dans la brise légère. Le spectacle de la nature était indescriptible de beauté mais il nous fallait dominer notre ivresse. Nous ne pouvions raisonnablement atteindre le sommet ce jour, à moins de puiser aux plus profonds de nos forces et de recourir à nos lampes frontales. La nuit tombait. Il nous fallait trouver de l’eau, allumer un feu et nous reposer. Le sommet n’était plus qu’à sept kilomètres, nous y serions bien vite demain. Au loin, toutefois, des nuages blanchâtres se rapprochaient rapidement. On pouvait voir autour d’eux des vapeurs de glace agitées en volutes, légères et étonnamment translucides, comme celles qui s’échappent d’un congélateur dans une maison bien chauffée. Le vent s’était soudain levé. Le baromètre avait chuté et la neige, cette fois, tomberait en quantité. Le doute n’était plus permis, et cette vérité semait soudain le trouble.
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Au petit matin, tout était blanc. Comme le ciel l’avait annoncé, la neige tombait en abondance. Notre seule issue, passer le col avant qu’il ne soit plus praticable. Le refus d’obstacle, à ce stade, n’était plus une option. Nous n’avions plus le choix, nous le savions, et nous nous étions préparés à affronter la montagne. Plus en altitude, à la neige abondante se mélangeaient de gros cailloux, semés selon les lois de l’érosion et de la gravité, qui compliquaient plus encore notre progression, aidés par de gros sapins tombés sous le vent en travers du sentier. Il y eut une accalmie, un spectacle céleste, le temps d’un soupir, d’un espoir. On pouvait voir les flocons danser sur les sommets alentours, rythmée par un rayon de soleil. Puis la neige tomba de plus belle et la vent s’en mêla. La bise piquait nos jambes, nos mains, nos lèvres, une bise au goût amer. Un goût d’hiver. Les gros flocons brossaient le paysage en diagonale. Nous aurions continué vers le sommet comme des forcenés et manqué le col si deux chasseurs de cerf, tout en camouflage et armés de longues arbalète ne nous avaient pas indiqués notre route, car il n’y avait aucune indication, ou la tempête les avait toutes effacées comme un coup de chiffon sur un tableau d’ardoise. Nous avions passé les trois mille mètres d’altitude, et il nous fallait maintenant redescendre dans la vallée, au pas de course, trouver un refuge avant que le froid ne pénètre nos os. La descente fut une leçon d’endurance et de ténacité. Les larmes me montèrent aux yeux quand l’onglé attaqua mes mains. Marion n’avait pas vacillé, au contraire. Le climat, sans doute, l’avait t-il aidée à garder son sang froid. Voilà donc comment, à peu près, le Colorado déroula son tapis blanc pour nous accueillir.
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Virgile, depuis Steamboat Springs, le 29 septembre 2013

 

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5 réflexions sur “Montana, Wyoming, Colorado

  1. Salut les pédaleurs ,êtes-vous dans la zone des grands parcs ? La communication n’est pas simple dans ces paysages fabuleux ,il ne doit pas faire chaud !!! Nous attendons avec impatience vos aventures d’octobre !!
    Avec tous nos encouragements.JPR

  2. Salut les loulous,
    Merci pour les news. Vous etes magnifiques. Ici au Liban, le climat est toujours au top. On commence tout juste a sortir le sweater en fin de journee. Nous nous sommes delecter de poissons grilles au bord de la mer ce WE et avons fait une balade pour decouvrir la ville cotiere de Batroun situee a quelques encablures de Tripoli. Nous vous envoyons de chaleureuses bises. A bientot. Simon & Elisa

  3. Nous voyons que les pignons roucoulent allégement et de concert!!!
    Nous vous souhaitons un coup de pédale efficace , je crois que c’est le minimum vu les distances à parcourir..
    Ici les vendanges battent leur plein , bien que les volumes récoltés soient faibles et la météo soit très capricieuse.
    Seul regret , pas un seul grizzli pour nous aider à vendanger.
    La bise à vous deux.

  4. Salut les amis voyageurs, merci encore de nous faire partager votre formidable épopée ! c’est un plaisir de lire vos aventures même si l’on tremble un peu pour vous avec tous ces ours et cette neige.
    Au fait, vous attendez quoi pour vous couvrir et enfiler des pantalons ? ou alors vous les avez oublié ?
    Prenez soin de vous
    Benoît

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