Echos d’Edmonton

Nous sommes enfin arrivés à Edmonton, région de l’Alberta, sains et saufs, dans le cœur du royaume du pétrole, du gaz de schiste et du colza. Dans les cours de ferme aux pelouses parfaites, les moissonneuses vertes et jaune se préparent au grand bal de la fin de l’été. Avant les premières gelées, il faudra gaver les silos, signer le travail de toute une année, déjà penser à l’année prochaine.

DSC01910

DSC01675    DSC01791   DSC01908

Derrière nous, avant les prairies de l’Alberta, 3 500 kilomètres de montagnes émoussées, d’épinettes noires étalés comme un gant de crin sur le corps du Yukon, de route lézardée, granuleuse, de puits de pétrole, de pompes à tête de cheval, de torchères, d’animaux aussi sauvages que le Grand Nord de vos fantasmes, de longues lignes droites contre le vent à durcir les traits de nos mollets, de franc soleil à peaufiner les saccades de notre bronzage, de progression en sauts de puce à accroître les stigmates de l’aventure sur nos esprits nomades.

DSC01748

Nous en profitons pour faire une première vraie pause, bien méritée -chez Pierre, cousin de Marion installée à Edmonton depuis des années- pour avaler des fruits goûteux jusqu’à plus faim et sans le moindre scrupules des burgers à étages noyés dans la sauce bien grasse. Aucune honte non plus à nous dépraver de glaces de la taille de châteaux forts. Tout cela afin de reprendre des forces, certainement, mais aussi de combler les frustrations gastronomiques accumulées depuis plus d’un mois et demi à nous sustenter au rabais de riz déshydraté à la sauce paysage, de « beans » à la mélasse, de fruits en boîte importés, de bouillie d’avoine au goût de pitance pour cheval, de « cheddar » qu’ici, loin de France, on osent appeler fromages, et d’œufs cuits durs aspergés au pyrèthre d’Afrique pour modérer les maux de notre carburant de routine.

DSC01820

DSC01991

La haut, dans le Grand Nord, le long de l’Alaskan Highway que nous avons parcouru sur 1500 kilomètres, l’été est court, 3 mois au plus, et les touristes nombreux : motards venus tout cuir en pétaradante Harley Davidson, ou GoPro sur le casque en BMW pourvues de belles valises inoxydables sous de grands sacs étanches couleur arc-en-ciel ; Septuagénaires à la vue déclinante au volant de paquebots traînant dans leur sillage un grosse cylindrée, Dodge, Ford ou Chevrolet, un hors-bord, une moto, quelque engin que se soit, bruyant de préférence et dont la mère nourricière, toujours, est la pompe à essence ; Marginaux aux trajectoires compliquées, chercheurs d’or menacés de misère ayant tout lâchés sur un coup de poker ; Des étudiants aussi fascinés par les chiffres que ces prospecteurs, venus travailler comme planteurs d’arbres dans des nuages de moustiques, parmi les tiques et les grizzlis, payés au rendement et capables d’amasser près de 30 000 dollars en 3 mois s’ils tiennent le coup ; Restent quelques exceptions, des pêcheurs à la mouche tirant des caravanes chromées triple ponts de chez Airstream, des dilettantes en caisson tout rouillé, un kayak sur le toit et le coffre chargé de bières achetées loin de d’ici, là où sévit Wal Mart et ses prix pour pauvres. Car dans dans le Grand Nord, tout est cher avec l’affluence estivale et l’éloignement. Du coup, pour nous, pas facile de passer pour autre chose que « clients ». Les rencontres sont rares, les bivouacs en solitaires nombreux, dans les carrières fondées pour construire la seule est unique route sur 3 000 kilomètres, dans les forêts ou au bord des torrents bleus, avec pour seule présence les moustiques, les orignaux, si curieux parfois qu’ils viennent inspecter nos campements, les cerfs et les ours !

DSC01690

DSC01673

Nous avons tout de même partagé d’excellents moments avec d’autres cyclistes, comme Noémie et Marc venus du Québec, eux aussi en route vers le grand sud et que nous retrouverons peut-être plus tard, avec Swende, allemande téméraire de 23 ans, partit seule d’Ushuaïa après avoir renoncé à devenir policière, Marius et Hanna, soixantenaires hollandais, qui mieux que quiconque nous ont enseigné les vertus de l’adage « rien ne sert de courir, il faut partir à point », nous qui filions bon train dans notre jeunesse tandis qu’ils se levaient fort tôt dans leur sagesse, chaque matin, nous dépassant dans notre gras sommeil, ou encore Jean-Marie, véritable locomotive à grande cape de pluie, et Marc, force tranquille, imperturbables français avec qui nous avons bu la tasse sur la route de Watson Lake et avec qui, tant pis, nous avons essuyé l’ignominie xénophobe d’un péquenot du Grand Nord, trempés et fatigués, dans un café-restaurant du bord de l’Alasakan Highway.

DSC02002

Pour ceux qui se demandent si pour vrai nous voyons des ours, autant vous le dire, il serait impossible de ne pas en voir, surtout des ours noirs. Il y en a des milliers. Le premier que nous avons vu était assez loin, vision effrayante de l’ours qui rôde et se terre n’importe où, à l’affût, le second à quelques mètres de nous, assis sur son derrière dans les épilobes rouges à nous regarder passer en nous suivant du regard. Trop tard pour faire quoique se soit sinon continuer notre route. Et puis plus loin, un gros grizzli à flanc de colline. Il y a une énorme différence entre un ours noir et un grizzli. Un ours noir te fout la frousse, peut-être, mais un grizzli te paralyse de terreur. Les représentations jouent beaucoup. En sa présence, ton statut change subitement, retour à la case départ dans la grand échiquier de la chaîne alimentaire, même s’il y a très peu de chance qu’un grizzli te dévore, contrairement à la réputation des ours noirs. Psychologiquement, on se protège comme on peu. Physiquement, l’issue d’une confrontation avec l’ours est très incertaine, même avec un bon couteau. Les attaques sont toutefois très rares et les ours généralement très craintifs. Nous devons toujours garder à l’esprit qu’ils sont là, qu’ils nous regardent passer, peut-être en se pourléchant, et qu’aucune entorse ne doit être faite aux précautions d’usage : interdiction absolue de manger sous la tente ou de dormir avec notre cantine à proximité. S’il faut le préciser, un ours est capable de sentir une cacahuète coincée sous votre oreiller de très loin. (Un ours polaire peut sentir le cadavre d’une baleine à 30 kilomètres). Avant chaque bivouac, nous vérifions les traces dans la boue, les griffures sur les troncs, la présence éventuelle d’une carcasse, scrutons tous les indices qui pourraient laisser penser qu’une ours fréquente les parages, armés d’un spray de la taille d’un petit extincteur, toujours à portée de la main. Jusqu’ici, ça passe au poil!

DSC01864

Après ces quelques jours de repos à Edmonton où jaillit le pétrole et règne le plein emploi, cap sur Jasper et Banff, deux grands parcs nationaux pourvus de milles trésors géologiques, avec les premiers cols à plus de 2 000 mètres et la haute montagne. A partir de là, notre progression se fera dans le cœur des Rocheuses, souvent loin de toute civilisation, et sur plusieurs milliers de kilomètres puisque nous avons décidé, tout bien pesé, d’emprunter la mythique Great Divide Trail, plus longue piste de VTT au monde entre le Canada et le Mexique. Nous avons déjà commencé à scruter les cartes que nous venons de recevoir. L’aventure promet de se corser avec des ascensions à plus de 3500 mètres, la neige, le froid, les glaciers, les longs sentiers isolés, les arbres tombés en travers des chemins, les ponts effondrés, les sources taries, les pumas, les aigles et plus que jamais nos amis les ours.

DSC01628

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s